Instant musical
Pour célébrer ma plus belle défaite politique* !
Mouton noir, par Jolie Môme
(* ho hé j’étais jeune à l’époque … hum)
La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète
Derrière ce titre ronflant, je voudrais attirer l’attention sur un sujet dont il est souvent question dans les milieux alternatifs ou « écolos », à savoir la consommation de viande, l’élevage, le végétarisme (ou végétalisme) et les questions environnementales, sociales, éthiques et nutritionnelles.
Parcs intensifs de bétail (Californie)
Les points soulevés par les végétariens sont assez connus, mais je vais les résumer ici car ils me serviront dans la suite de l’article. Les arguments sont tirés du site de l’association végétarienne de France, que je considère représentatifs de ce que l’on peut entendre. L’élevage, la production ou la consommation de viande est incroyablement gaspilleur de ressources : la production d’un kilo de viande nécessite(rait) 10 kilos de végétaux, et il faut dix fois plus d’eau pour un kilo de bœuf qu’un kilo de blé (soit entre 5000 et 25000 litres). Les céréales cultivées pour nourrir le bétail pourraient nourrir directement les Hommes, avec une meilleure efficacité comme on l’a vu. La consommation de viande provoquerait indirectement la mort d’habitants des pays pauvres qui cultivent des céréales pour nourrir les animaux destinés à être consommés par les pays riches. L’impact de l’élevage sur l’environnement est multiple : déforestation pour les pâturages et pour faire pousser des céréales ou des légumineuses (comme le soja en Amérique du sud), gaspillage et pollution de l’eau, rejet de gaz à effet de serre (dans la production d’engrais et rejetés par les animaux eux-mêmes), et destruction des sols résultant des pratiques citées précédemment. Une consommation excessive de viande provoque des maladies comme l’obésité, le diabète et des problèmes cardio-vasculaires. Enfin l’élevage provoque la souffrance des animaux, et conduit à leur mort.
Encore faim ?

Montbelliardes broutant en Auvergne
J’aimerais avant tout apporter une précision, importante –fondamentale–, la plupart des affirmations ci-dessus concernent l’élevage industriel. Je répète, l’élevage industriel. Mis à part l’aspect éthique, qui est indépendant d’une certaine manière du type d’élevage, le reste des affirmations est intimement lié au mode de production. Or je trouve que les argumentaires sur la question sont souvent imprécis. On pourrait objecter que ce n’est pas grand chose, tant l’élevage industriel domine sur les autres types d’élevage (je n’ai pas réussi à trouver de statistiques malgré mes recherches). Mais mettre de côté d’autres options peut masquer d’éventuelles solutions, et réduire le champ des possibles à certaines affirmations comme «la meilleure chose à faire pour l’environnement est de devenir végétarien»*. La consommation de viande étant parfois liée à des questions éthiques, morales ou religieuses, on pourrait suspecter cette approximation d’heureux hasard, mais je laisse le bénéfice du doute aux associations végétariennes.
La deuxième précision que je voudrais faire est que je suis d’accord avec les arguments environnementaux, sociaux et nutritionnels concernant l’élevage industriel. Il y a peu d’entreprises aussi destructrices que celle-là. Je suis également d’accord qu’un régime végétarien est de loin préférable au régime alimentaire industriel constaté dans les pays développés. Je ne mange personnellement de la viande pas plus de deux fois par semaine, et bio si possible. Mais je ne suis pas ici dans le pragmatisme, que suggèrent les messages ou chiffres chocs et simplificateurs des campagnes végétariennes, mais dans la réflexion sur un régime alimentaire idéal, que j’appellerai régime permaculturel, et qui est le reflet des méthodes de productions correspondantes.
Ces précisions étant faites, j’aimerai revenir sur les arguments cités précédemment et ramenés à un mode d’élevage pré-industriel. Je répète, je ne parle pas ici d’élevage industriel, mais d’élevage traditionnel.
Les bœufs voleraient les céréales de la bouche des pauvres. Le problème, c’est qu’aucun bœuf (ou plus généralement ruminant) ne devrait manger de céréales, car ils ne sont tout simplement pas pourvu génétiquement pour le faire. Les ruminants mangent de l’herbe, et contrairement à nous, ils peuvent (et doivent) digérer de la cellulose. Nourrir le bétail par des céréales (blé, maïs,…) rend les ruminants malades, car l’augmentation de l’acidité induite détruit les bactéries qui vivent en symbiose avec eux. Même si le ratio animal/végétal est forcément défavorable (il faudra toujours plus de végétaux pour produire une certaine quantité de viande), si l’on considère que ce stock de végétaux n’est pas comestible pour l’homme (comme c’est le cas pour les prairies broutées par le bétail), cette absurdité n’en est plus une. Quant à l’eau (jusqu’à 25000 litres par kilo !), elle peut provenir d’eau qui n’aurait pas été consommée par l’Homme, comme par exemple une récupération d’eau de pluie à grande échelle, via des bassins de rétention. Enfin, que ce soit les végétaux comme l’eau, les animaux ne gardent pas ce qu’ils ingèrent pour eux, mais ils rendent en grande partie ce qu’ils consomment à leur environnement (sauf la partie perdue pour maintenir leur corps à température ou se déplacer par exemple), sous forme d’urine et de bouses, qui permettent de stimuler la croissance des prairies dont ils se nourrissent (je reviendrai dessus plus tard). Le régime végétarien permettrait-il de nourrir dix fois plus de personnes ? Si l’on met de côté le pouvoir des chiffres, qui peuvent se révéler simplificateurs (une alimentation ne se réduisant pas à un simple quota de calories), il y a effectivement possibilité de nourrir directement les Hommes avec les céréales qui sont fournies aux bovins, mais un animal élevé sur prairie « transforme » une ressource non comestible (cellulose) en ressource comestible (protéines). Et ces prairies valorisées par l’élevage ne peuvent être transformées, mis à part dans les équations sur papier, par des champs de céréales, qui ne sont cultivées que dans des régions au biome particulier (grandes plaines céréalières d’Amérique du nord, steppes de Russie, Australie).
Les dégradations environnementales sont également liées au mode de production. La déforestation en Amérique du sud ne résulte pas d’un élevage de bovin français où le bétail pâture et mange du foin l’hiver. L’eau est seulement gaspillée par l’élevage industriel, qui prélève de l’eau potable du réseau de distribution, et évacue l’urine dans le réseau de retraitement (ou les rivières) sans l’utiliser.
Côté nutritionnel, l’excès de consommation de viande joue certainement. Mais ce que l’on sait moins, c’est que les animaux nourris de manière industrielle produisent une viande (et du lait ou des œufs) de moins bonne qualité. Moins grasse, avec un meilleur ratio omega 3/omega 6, avec un meilleur taux de vitamines*, la viande (et les produits dérivés) d’animaux élevés sur pâtures n’est pas comparable avec celle de leurs homologues élevés de manière industrielle. Or il y a fort à parier que les études nutritionnelles ont été effectuées sur de la viande industrielle, car c’est celle qui est en grande majorité consommée. L’Homme est un animal omnivore. Les végétariens objectent souvent que ce n’est pas parce que l’Homme peut manger de la viande qu’il le doit. L’omnivorisme, qui est un avantage puisqu’un régime alimentaire varié permet une plus grande adaptabilité, a aussi un inconvénient qui est que l’Homme a besoin d’une source plus diversifiée pour satisfaire ses besoins nutritionnels (contrairement aux ruminants par exemple qui n’ont besoin que d’une source très restreinte d’aliments). Plusieurs théories évoquent la consommation de chair animale comme facteur direct ou indirect de notre évolution : consommation de poissons ou d’organes contenant des omega 3 pour le développement physique du cerveau, et stratégie de chasse ayant impactée notre mode d’organisation (langage pour la coordination). De plus on constate que les peuples primitifs modernes consomment également beaucoup de viande. L’appel à la paléoanthropologie n’est pas un argument d’autorité : ce n’est pas parce que nos ancêtres préhistoriques portaient des peaux de bêtes et vivaient dans des grottes qu’il faut en faire autant. Cependant il y a un domaine où le temps fait autorité, c’est celui de l’évolution. Pendant des centaines de milliers d’années en temps qu’Homo Sapiens, et des millions d’années en temps qu’Homo, nous avons consommé de la viande. Nous avons donc coévolués avec un régime alimentaire paléolithique comprenant de la viande. Les arguments sur la comparaison entre le côlon de l’Homme et celui du loup souvent entendus pour justifier que l’Homme n’est pas adapté à la consommation de viande deviennent suspects à la lueur de l’évolution, et l’on peut s’amuser à des comparaisons similaires des différentes caractéristiques entre l’Homme et le chien (très similaires) et la vache (peu similaire)[1]. La viande ou des produits animaux sont-ils nécessaires ? Il existe des peuples végétariens, le plus connu étant les indiens hindouistes qui sont végétariens par religion. Mais les choses sont peut être plus complexes qu’il n’y parait. En effet les techniques traditionnelles de récolte des céréales laissent des larves et des œufs d’insectes accrochés. Pour l’anecdote, la population indienne d’Angleterre souffrait d’un fort taux d’anémie dû aux réglementations sanitaires plus strictes[2]. La « Food and Drug Administration » américaine prévoit un taux maximum de résidus animaux sur certains produits, consciente de la difficulté de supprimer tous les insectes*.
J’aimerais maintenant inverser la question : un régime végétarien est-il vraiment conseillé ?
Comme je suis loin d’avoir les connaissances requises en nutrition, je ne m’attarderai pas sur cette partie du sujet. J’aimerais seulement ajouter que les céréales, qui sont une composante essentielle d’un régime végétarien (mais aussi des régimes traditionnels) ne sont consommées de manière importante par l’espèce humaine que depuis les débuts de l’agriculture (qui a consisté justement à domestiquer et planter ces céréales) qui remontent à environ 10000 ans. 10000 ans ça peut paraître énorme, par rapport au Moyen-Âge qui remonte seulement à quelques siècles ou à l’empire romain ou égyptien, apparus il y a de quelques millénaires, mais il s’agit d’un temps extrêmement court sur l’échelle de l’évolution. Cela représente 0.5% de notre histoire en temps qu’Homo Sapiens (200000 ans) ou 0.005% en tant qu’Homo (2.5 millions d’années). « La fréquence des mutations spontanées de l’ADN du noyau cellulaire est de l’ordre de 0.5% par millions d’années »[3]. Sommes nous programmés génétiquement pour manger des céréales ?

Récolte intensive de céréales
Côté production, le régime végétarien classique impose la culture de nombreux champs de céréales et de légumineuses. Ces deux types de plantes sont généralement des annuelles, c’est à dire qu’elles meurent et se ressèment chaque année. Cependant les espèces domestiquées ont été justement sélectionnées sur le fait que leurs graines ou pois ne se ressemaient pas, ce qui rendait leur récolte par l’Homme aisée. C’est pourquoi l’Homme doit ressemer des graines chaque année. Les céréales sont des plantes qui réclament un sol perturbé, comme c’est souvent le cas des annuelles, qui permettent de recoloniser des terres perturbées, avant l’établissement d’une végétation pérenne (la forêt dans le cas des milieux tempérés et tropicaux). Les céréales sélectionnées par l’Homme ont été celles qui poussaient sur les dépotoirs (toilettes, décharges) humains, fortement perturbés. Les céréales et les légumineuses demandent beaucoup de travail ou d’énergie pour leur culture, puisqu’il faut les semer et les récolter chaque année, et s’occuper d’elles (par exemple en arrachant les adventices). Les asiatiques penchés sur leurs rizières en train de repiquer les plants de riz ou les paysans européens fauchant leurs céréales sont de bonnes images du travail induit par les céréales. Aujourd’hui, ce travail est mécanisé à grand renfort d’énergies fossiles. Le problème des céréales est la nécessité de les cultiver par des monocultures, pour rentabiliser les opérations de semage et de récolte (et de pulvérisation d’engrais et de pesticides en production intensive). Il existe bien des méthodes de production plus naturelles, comme interplanter les champs d’arbres (agroforesterie), de ne pas labourer (semis directs sous couvert végétal, mais qui pourrait nécessiter l’utilisation d’engrais), la méthode de Masanobu Fukuoka (mais à adapter sous nos contrées et sur nos sols), ou encore la méthode biologique (mais qui nécessite du fumier … animal). Mais ces méthodes ne cachent pas le fait que les céréales nécessitent de l’énergie pour leur culture, tout simplement parce qu’elle nécessite une perturbation profonde, pour garder le système dans une période immature de la succession écologique .

En permaculture, le comportement naturel des animaux est utilisé pour fournir des services écologiques au sein du système cultivé, tout en se nourrissant d'aliments non comestibles pour l'Homme. Les poules éliminent les larves d'insectes dans le potager ou le verger.
Les animaux au contraire s’épanouissent dans des écosystèmes matures, dont ils font pleinement partie, et qu’ils contribuent à mettre en place (en dispersant les graines, en éliminant les plants faibles, …). Certains systèmes ont coévolué avec des animaux, à tel point qu’ils sont mutuellement dépendants, comme la prairie et les herbivores. La permaculture cherche a récréer les dynamiques des écosystèmes naturels dans les systèmes cultivés. De ce point de vue, les animaux domestiques sont une pièce essentielle des agrosystèmes. Placés correctement de façon a pouvoir exprimer leur comportement naturel, ces animaux peuvent fournir d’inestimables services écologiques, tout en tirant partie de ressources non comestibles à l’Homme, tout en produisant de la viande, du lait, des œufs, du cuir, etc. Par exemple les canards peuvent être utilisés pour manger les limaces du potager; les poules mangent les larves d’insectes dans les fruits pourris des vergers ou les bouses de vaches, cassant le cycle des ravageurs; les cochons peuvent « labourer » superficiellement le sol pour préparer une plantation. De plus les animaux font partie du cycle des nutriments : ils restituent les nutriments pris dans leur nourriture à l’écosystème sous forme de déjections qui concentrent et rendent disponible ces nutriments, permettant à un nouveau cycle de commencer, ce qui permet au système de se complexifier.

Les animaux peuvent être mignons. Pourrait on faire une photo avec un tel impact émotif avec des insectes, ou des écosystèmes entiers (difficilement appréhendables) ?
Mais les arguments nutritionnels ou environnementaux ont peu de poids face aux arguments éthiques et moraux. Loin de moi l’idée de vouloir imposer ma vision, mais je vais juste donner mon avis quant à l’éthique animale des végétariens, et la mienne propre.
La souffrance est une notion subjective. J’estime pour ma part que des animaux qui sont élevés de manière à ce que leurs comportements naturels puissent s’exprimer (alimentation, structures sociales, comportements sexuels) ne souffrent pas. D’autres estiment que l’élevage en soit est immoral.
Concernant le fait de tuer un animal, je voudrais tout d’abord pointer la contradiction végétarienne. En effet le lait et ses dérivés nécessitent une naissance pour stimuler la lactation, et les petits mâles finissent souvent sur les étalage des bouchers. Les poussins mâles subissent le même sort dans l’industrie de la poule pondeuse.
L’argument selon lequel on ne devrait pas tuer un animal car il a certaines caractéristiques semblables aux nôtres (émotions, douleur, vie sociale …) soulève plusieurs points. Tout d’abord il s’agit de dresser une limite entre ce que l’on ne doit pas tuer, et par extension, ce que l’on peut tuer. La radicalité du concept (tabou moral) qui ne laisse pas de place au contexte, de ne pas tuer d’animaux, peut aussi s’exprimer dans l’autre camp. On peut détruire certaines choses sans explication. De plus cette vision est anthropocentrée, puisque ce qui définit la limite, c’est le niveau d’identification que l’on peut ressentir avec l’organisme vivant concerné. On se sentira plus proche d’animaux biologiquement ressemblants comme les primates, puis les mammifères, puis … ou dans notre vie quotidienne (animaux de compagnie, animaux médiatisés). Or comme nous l’avons vu, le régime végétarien n’est pas sans impact sur les écosystèmes, qui peuvent être détruits pour être remplacés par des champs de céréales avec une biodiversité très faible.
Pour ma part je ne vois aucun mal à tuer un animal pour le manger, du moment que cela est fait avec respect. C’est à dire de s’assurer que l’animal a été élevé sans souffrance, qu’il est tué dignement, pour la subsistance humaine, et en connaissance de cause (c’est à dire que l’on a conscience de ce que l’acte de manger cet animal a engendré comme conséquences). J’aime l’attitude de l’animiste qui révère l’animal qu’il mange (surtout si cet animal est vital dans la stratégie de survie d’une tribu). La recherche d’une éthique de la nourriture n’est pas chose aisée, mais pour cela il faut se replonger au cœur de nos systèmes agricoles, et de l’écologie en général.
Pour conclure, je dirais que l’élevage intensif est une ignominie; qu’un élevage « traditionnel » (sur pâturage) n’a pas la plupart des inconvénients cités habituellement; que la généralisation de régimes carnés sans viande industrielle verra la proportion de viande radicalement baisser; qu’un régime végétarien a un impact négatif sur l’environnement; que les animaux sont précieux pour les systèmes agricoles durables (surtout de types permacoles); bref pour résumer le résumer, mangeons de la viande, mais pas n’importe laquelle, et en petite quantité.
[1] The Vegetarian Myth: Food, Justice, and Sustainability, Lierre Keith.
[2] Un jardin dans les appalaches, Barbara Kingsolver, p. 146.
[3] Dr Boyd Eaton, cité dans Le régime préhistorique, Thierry Souccar.
Der Krameterhof, ou comment faire pousser des citrons dans la « Sibérie autrichienne »
Suite de la série entamée précédemment.
Der Krameterhof,
ou comment faire pousser des citrons dans la « Sibérie autrichienne »

Responsable : Sepp Holzer
Superficie : 45 ha
Situation géographique : Salzburg, Autriche
Productions : légumes, fruits, porcs, poissons, champignons, céréales, pépinières d’arbres fruitiers, gîte.
Site internet : http://www.krameterhof.at/en/
La ferme der Krameterhof se situe dans l’endroit le plus froid de l’Autriche, à une altitude comprise entre 1 100 et 1 500 mètres. C’est sur ces terres que Sepp Holzer expérimente depuis plus de quarante ans une forme d’agriculture alpine inspirée des principes de la permaculture. Les résultats sont là : la ferme produit des légumes, des fruits, des porcs, des poissons, des champignons, des céréales, des graines et des plants. Sepp Holzer réussit à faire pousser en plein air des citrons, des cerises et du raisin sous le climat peu favorable de ce que l’on appelle la « Sibérie autrichienne ».
Aménager le paysage et construire des partenariats écologiques
La méthode de Sepp Holzer consiste à réaménager le paysage, à remodeler la montagne, en créant des terrasses et des bassins sur les versants de sa propriété. Il a ainsi créé plus de 70 bassins totalisant une superficie de 3 hectares. Selon un principe d’efficacité énergétique énoncé par l’inventeur de la permaculture disant qu’un élément doit remplir plusieurs fonctions, les aménagements mis en place contribuent à stopper et canaliser les ruissellements d’eau responsables de l’érosion des sols, à fournir une importante réserve haliotique, et à créer des microclimats bénéfiques aux cultures.
La mise en place de ces systèmes nécessite l’utilisation de gros engins, comme les tractopelles, mais, une fois les terrasses et les étangs créés, la maintenance de ces aménagements ne nécessite que peu d’énergie, ce qui en fait d’excellents investissements.
Ces aménagements remplissent plusieurs fonctions, qui sont centrales à la réussite écologique de la ferme. Les terrasses de pierres et les étendues d’eau accumulent la chaleur pendant la journée, et la diffusent pendant la nuit, réduisant ainsi les écarts de température. Les bassins réfléchissent les rayons du soleil sur les forêts ou vergers alentour, leur permettant d’emmagasiner la chaleur, créant ainsi un microclimat sur chaque lieu. Pour assurer une protection supplémentaire face aux vents et au gel, une rangée d’arbres est disposée en forme de « U » (voir illustration) permettant d’emprisonner encore plus la chaleur de la zone et lui assurant des conditions clémentes pour les plantes exigeantes (arbres et arbustes fruitiers, légumes).
Pour Sepp Holzer, il est fondamental de coopérer avec la nature plutôt que de la combattre. Les animaux domestiques et sauvages ont un rôle dont il peut tirer avantage. Les cochons – une race slovène ancienne et rustique – ameublissent constamment la terre en cherchant leur nourriture dans le sol avec leur groin ; ce labourage animal permet en plus d’accélérer la décomposition des matières organiques pour enrichir le sol. Même les taupes et les souris, souvent considérées comme nuisibles, lui permettent de propager les plantes en laissant des racines ou des graines dans leurs abris hivernaux.
Concernant les végétaux, Holzer s’appuie sur un compagnonnage d’espèces formant une guilde où chaque plante tient un rôle. Les espèces repoussent les parasites des autres par leur couleur, leurs épines ou leurs sécrétions, offrent une protection contre le vent, fournissent des minéraux inaccessibles aux systèmes racinaires des autres plantes. La synergie créée bénéficie à toute la communauté de plantes. Lorsqu’il plante des arbres pour son activité de pépiniériste, Holzer sème dans la foulée un mélange de graines d’une cinquantaine d’espèces qui apportent au plant les conditions nécessaires et naturelles pour sa bonne évolution. Ses choix en matière de plantes compagnes sont issus des observations qu’il a pu faire depuis son installation.
Grâce à ses aménagement astucieux et aux partenariats écologiques qu’il a mis en place, Holzer peut cultiver une production étonnamment diversifiée sans utiliser d’engrais industriel ni de pesticides.
Polyface Farm, ou comment comprendre la nature de la poule permet de produire de bons œufs
Cet article est le premier d’une série dédiée à la mise en lumière des principes de la permaculture, à travers d’exemples de fermes. Aux quatre coins du monde — Amérique, Europe, Océanie, Asie — des Hommes ont appliqué la permaculture, sans même en connaître l’existence quelques fois, et je pense que nous avons beaucoup à apprendre de ces succès.
Polyface Farm,
ou comment comprendre la nature de la poule permet de produire de bons œufs

Responsable : Joel Salatin
Superficie : 220 ha (dont 180 ha de bois)
Situation géographique : État de Virginie, États-Unis
Productions : bœufs, porcs, poulets, œufs de poule, dindes, lapins, produits forestiers.
Site internet : http://www.polyfacefarms.com
Une production saine, écologiquement responsable et économiquement viable : c’est le tour de force que Joel Salatin a réalisé sur sa ferme en polyculture intégrée. Cette performance n’est d’ailleurs pas passée inaperçue, puisque le livre de Michael Pollan «The Omnivore Dilemma» (classé parmi les 10 meilleurs livres de l’année 2006 par le New York Times) consacre un chapitre entier à sa ferme, Polyface, qui fait également une large apparition dans le film «Food, Inc.» de Robert Kenner.
Reproduire les caractéristiques des écosystèmes naturels
La stratégie utilisée par Joel Salatin est de mimer les modèles et les cycles des écosystèmes qui existent dans la nature. Par ce biais, les animaux de sa ferme vivent en exprimant leur nature, leur permettant de retrouver leur alimentation, leurs activités et leurs comportements sociaux résultant du processus évolutif de leur espèce.
L’étude des grands herbivores, comme les bisons des plaines américaines, révèle qu’ils se déplacent constamment : après avoir brouté une zone, les herbivores rejoignent une zone plus verte, laissant le temps à la première herbe de se régénérer. Joel Salatin organise sur le même principe une rotation de son troupeau de bœufs sur sa propriété* grâce à des enclos mobiles électrifiés. Se basant sur les travaux de l’agronome français André Voisin (Productivité de l’herbe, éd. France Agricole, 1957) traitant du cycle de croissance de l’herbe, Salatin a élaboré un cycle de rotation de six semaines pour ses prairies, l’herbe a précisément le temps de reconstruire ses racines et de repousser, avant que son développement la rende moins digeste pour le bétail.

Poulailler mobile («Eggmobile»)
Dans la nature, les oiseaux suivent les troupeaux d’herbivores, car ils se nourrissent des larves des parasites internes nichant dans les bouses. À Polyface, ce sont les poules qui jouent ce rôle. Salatin les déplace, grâce à une remorque appelée « tracteur à poules » (« eggmobile »), trois jours après que le bétail a pâturé sur une zone. Cette durée correspond à la période de croissance maximale de la larve, juste avant qu’elle ne prenne sa forme ailée. Cette connexion entre le bétail et les volailles est bénéfique sur plusieurs plans. Les poules s’autoalimentent de l’herbe tendre fraîchement coupée et des larves, elles réduisent ainsi considérablement le risque de persistance du parasitisme en cassant le cycle des vers, évitant au bétail de retrouver la maladie lors de son prochain passage sur la parcelle. Les poules étalent les bouses sur tout le terrain, en grattant à la recherche des larves, permettant une décomposition plus rapide des excréments, les transformant ainsi plus vite en humus, enfin elles enrichissent le sol de leurs propres déjections, riches en phosphore. L’éleveur n’a plus besoin de vermifuger son bétail et s’économise également la production ou l’achat de grain pour poules.
Cette synergie bétail-volaille n’est pas complète sans l’élément clef de cet écosystème agricole qu’est l’herbe. Joel Salatin se définit d’ailleurs comme un grass farmer («cultivateur de prairie») et s’est spécialisé dans l’étude et le choix des meilleures herbes et plantes fourragères. Lorsque l’herbe est pâturée, elle régule son système racinaire en s’en séparant d’une partie pour équilibrer son ratio racines/feuilles. Les couches successives des racines mortes permettent, suite à leur décomposition en humus, de régénérer la fertilité du sol, qui s’enrichit au fil des années.
L’observation des modèles de la nature a permis à cet éleveur de connecter intelligemment différents systèmes d’élevage. Grâce à ce principe, les bêtes tendent à se rapprocher le plus possible de leur comportement naturel, leur permettant ainsi d’avoir une autonomie alimentaire et une meilleure santé.
La charte de la Terre
La charte de la Terre est un bon approfondissement de l’éthique de la permaculture. Je passerai sur l’utilisation de l’expression « développement durable », qui ne me convient pas vraiment. Je copie ci-dessous les grandes sections, sans reprendre les points détaillés de la charte.
RESPECT ET PROTECTION DE LA COMMUNAUTÉ DE LA VIE
- Respecter la Terre et toute forme de vie.
- Prendre soin de la communauté de la vie avec compréhension, compassion et amour.
- Bâtir des sociétés démocratiques, justes, participatives, durables et pacifiques.
- Préserver la richesse et la beauté de la Terre pour les générations présentes et futures.
Pour réaliser les quatre engagements généraux précédents, il est nécessaire d’adopter les
principes suivants :
INTÉGRITÉ ÉCOLOGIQUE
- Protéger et rétablir l’intégrité des systèmes écologiques de la Terre, en particulier la diversité
biologique et les processus naturels qui assurent le maintien de la vie. - Empêcher tout dommage causé à l’environnement comme meilleure méthode pour le
préserver et appliquer le principe de précaution là où les connaissances sont insuffisantes. - Adopter des modes de production, de consommation et de reproduction qui préservent les
capacités régénératrices de la Terre, les droits de l’homme et le bien-être commun. - Faire progresser l’étude de l’écologie durable et promouvoir le libre l’échange et l’application
élargie des connaissances acquises.
JUSTICE SOCIALE ET ÉCONOMIQUE
- Éradiquer la pauvreté en tant qu’impératif éthique, social et environnemental.
- S’assurer que les activités et les institutions économiques à tous les niveaux favorisent le développement humain de manière juste et durable
- Affirmer l’égalité et l’équité des genres comme condition préalable au développement
durable et assurer l’accès universel à l’éducation, aux soins de santé et aux possibilités
économiques. - Défendre le droit de tous les êtres humains, sans discrimination, à un environnement naturel
et social favorisant la dignité humaine, la santé physique et le bien-être spirituel, en portant une
attention particulière aux droits des peuples indigènes et des minorités.
DÉMOCRATIE NON-VIOLENCE ET PAIX
- Renforcer les institutions démocratiques à tous les niveaux et promouvoir une gouvernance
qui obéisse aux principes de transparence et justiciabilité, ainsi que la participation de tous dans
la prise de décision, et l’accès à la justice. - Intégrer au système d’éducation et à la formation continue les connaissances, les valeurs et
les compétences nécessaires à un mode de vie durable. - Traiter tous les êtres vivants avec respect et considération.
- Promouvoir une culture de tolérance, de non-violence et de paix.
Par « The Earth Charter Initiative« .
Passage à l’échelle
Nous avons pris récemment contact avec un groupement d’achat pas loin de chez nous. Après le premier contact téléphonique, on nous a dit que le groupement d’achat n’avait pas envie de grossir, et que suite à notre venue et à celle d’éventuels autres recrues, le groupe se scinderait peut être en deux. Ça m’a surpris sur le coup.
Puis suite à la première rencontre de ce groupe à laquelle nous avons assisté, tout est devenu plus clair. En effet, ce groupement d’achat effectue deux ou trois grosses commandes dans l’année à une entreprise bio qui fournit les magasins bio de la région (il y a aussi des commandes annexes plus régulières à des paysans locaux). La personne désignée réceptionne chez elle le chargement (qui doit faire plus d’une tonne si je me souviens bien), le stocke et s’occupe de la distribution. L’organisation a donc une taille critique à partir de laquelle les chargements sont trop importants, pour le stockage ou l’acheminement.
À Montpellier, nous étions dans un autre groupement d’achat. Les caractéristique étaient différentes (urbains décroissants, alors que l’actuel est composé de mères de familles en milieu rural). L’organisation également, puisque c’était une coopérative d’achat autogérée : chaque membre peut proposer une « charmandise » qui est évaluée sur des critères écologiques et sociaux. Si elle est acceptée, le charmandise est prise en charge par une personne volontaire, qui fixe les modes de distribution et de paiement. La plupart des échanges se font lors de la réunion mensuelle ou lors de l’AMAP où sont inscrits la plupart des membres.
Ce qui m’a frappé, c’est que dans le premier cas, chaque nouvel arrivant devient une contrainte. À l’opposé, dans le deuxième cas, chaque personne devient une force supplémentaire, qui propose et gère (éventuellement) de nouveaux produits.
Je ne dis pas que le second modèle est meilleur, puisqu’il ne s’appliquent pas aux même produits (par exemple pâtes et lait de soja dans le premier cas, et viande et céréales dans le second). Cela dit concevoir des systèmes qui permettent le passage à l’échelle, et mieux qui en tirent profit, est un point qui peut avoir son importance dans le futur succès de ces derniers.
A la recherche d’une éthique permacole
(Ceci est une ébauche de brouillon, vos avis éclairés sont appréciés.)
Vu que je me destine à faire pousser des choses et élever des bestioles vivantes, je cherche comment appliquer concrètement l’éthique de la permaculture dans mes futurs systèmes agricoles.
À ce sujet, j’ai trouvé particulièrement pertinente la loi de compétition limitée, régissant les écosystèmes naturels, formulée par Daniel Quinn dans Ishmael (dont voici la traduction de l’extrait en question) :
Vous pouvez être en compétition et utiliser toutes vos capacités, mais vous ne pouvez pas chasser vos rivaux ou détruire leur nourriture ou leur en interdire l’accès. En d’autres termes, vous pouvez être en compétition, mais pas faire la guerre.”
Cette loi fait partie de la première éthique de la permaculture (à moins que ce ne soit l’inverse ?) : se soucier de la Terre. À un niveau « macro », la permaculture permet de créer des systèmes productifs sur peu d’espace, permettant de libérer de grands espaces sous-utilisés pour des écosystèmes naturels. Au niveau « micro », sur une ferme ou un terrain, des questions pragmatiques se posent : les poules et le renard, les salades et les limaces, …
Il semble à première vue que la notion même d’agriculture soit en contradiction avec la loi énoncée ci-dessus, puisqu’il s’agit de revendiquer un espace pour faire pousser des espèces utiles à l’Homme, ce qui implique de modifier les écosystèmes déjà présents, et de lutter contre toute atteinte à ce système (que ce soit par les insectes, les renards, les limaces ou les « mauvaises herbes »).
Pour régler ce problème, je dirais qu’en tant qu’espèce, l’Homme a le droit de consacrer de l’espace pour ses besoins primaires (habitat, nourriture). Il faut cependant garder une vue globale : l’Homme est une espèce parmi les autres, et les autres espèces ont droit de coexister avec nous dans nos systèmes anthropiques (même s’ils sont orientés pour nos besoins) et ont droit à des écosystèmes où l’Homme n’est pas présent. À l’heure actuelle l’Homme doit réquisitionner la moitié ou plus de l’énergie solaire reçue par la Terre, ce qui est clairement trop. C’est pour cela que notre consommation et de notre population doit diminuer (troisième éthique de la permaculture). La permaculture est une réponse à ce premier constat, puisqu’elle permet une production plus importante sur un minimum d’espace, et qu’elle recréé des écosystèmes (à forte diversité génétique) productifs destinés à l’Homme.
De ce point de vue, le potager est un exemple de système très artificialisé (car il reçoit de la matière organique d’autres systèmes par le compost, il est constamment sous surveillance humaine, les espèces sont hautement sélectionnées, fragiles et annuelles) et très productif. Une famille avec un terrain pourra être assez facilement autonome au niveau des légumes. Des techniques existent pour rendre cette « domination » humaine plus écologique (i.e. mimant des principes d’écologie naturelle). Par exemple le mulch (recouvrir le sol entre les plantes avec de la matière organique ou non) permet d’éviter que les « mauvaises herbes » se développent au détriment des chétifs légumes. C’est une solution non polluante, qui requiert peu d’énergie et pas d’entretien, et qui recycle d’éventuels déchets, bref la solution idéale. Sauf que le but est bien de sélectionner des plantes au détriment d’autres plantes (et de leurs écosystèmes associés). Cela n’est pas grave en soit si l’on s’arrange pour que ces écosystèmes puissent être représentés ailleurs sur le terrain ou à l’extérieur, dans un espace communal par exemple.
Un cas plus gênant concerne les bestioles qui viennent manger nos plantes. Est-ce qu’on se sent bien quand on écrase des limaces ? Est-ce juste ? Je n’ai pas eu à le faire puisque je n’ai pas de jardin, mais tout le monde avec un potager est concerné un jour ou l’autre par les limaces. Et c’est aussi une leçon : certains êtres vivants doivent mourir pour que l’on puisse vivre. David Holmgren dit, au sujet de la première éthique, « nous acceptons toutes les formes de vie ou les espèces comme ayant une valeur intrinsèque, peu importe à quel point elles nous incommodent (ou incommodent d’autres formes de vie qui nous importent). [...] Quand nous faisons du tord à, ou que nous tuons d’autres formes de vie, nous le faisons toujours en conscience et avec respect; ne pas utiliser ce que nous tuons est le plus grand manque de respect ».
C’est là qu’entre en jeu la permaculture, dont le but est d’inter-connecter les systèmes. Supprimer des limaces est un acte immoral, mais donner ces limaces à manger aux canards participe au cycle de la vie, et nous n’avons fait qu’une intervention de plus, comme de désherber autour des légumes, ou d’éclaircir les semis. C’est encore mieux si, par un design intelligent, les canards n’ont pas besoin de notre intervention pour manger les limaces.
Si l’on ne peut pas interconnecter un élément perturbateur, par exemple le renard (ça se mange ?), alors il faudra inventer des systèmes pour éviter les nuisances, mais en aucun cas on ne pourra justifier d’en tuer un, juste parce qu’il mange des poules.
Pour résumer, je dirais que :
- chaque forme de vie a une valeur intrinsèque, en dehors de tout intérêt pour l’Homme
- les humains ont le droit de réserver des espaces pour leur nourriture,
- ces espaces doivent être les plus petits possible, ce qui implique une forme de production efficace (permaculture), et empêcher l’effet rebond, en limitant l’expansion démographique et économique,
- les espaces ainsi libérés doivent servir à préserver ou restaurer des écosystèmes naturels,
- les systèmes anthropiques doivent laisser une place à la nature (diversité écologique), dans la limite de la stabilité du système considéré (i.e. une certaine quantité de production doit être maintenue)
- les systèmes doivent être fortement (intra- et inter-)connectés, pour satisfaire au point 5, tout en respectant le point 1
Beaucoup de réflexions pour planter des salades, ce blog mérite bien son nom …
Une autre vision du pétrole
Un court billet sur une métaphore explicitant les différents niveaux de vision que l’on peut avoir du pétrole.
Comme je l’ai déjà dit, le pétrole est essentiel pour notre économie, puisqu’il les produits pétroliers représentent près de la moitié de la consommation énergétique finale de la France. Le secteur clef des transports et quasiment assujetti au pétrole.
Le pétrole est tellement présent qu’on a du mal à comprendre toutes les implications. Je vais essayer de les expliciter en prenant un parallèle avec l’eau.
Le premier niveau de compréhension correspond à la partie visible et tangible. Pour l’eau, c’est l’eau qui coule du robinet, de la douche, des nuages. Pour la pétrole, c’est celui que l’on met dans son réservoir de voiture ou sa chaudière au fioul. Quand on essaie de réduire sa consommation, on a tendance à se focaliser sur ses parties : pour l’eau, on économise sur les bains (prendre une douche à la place), on réutilise l’eau de lavage des légumes pour le jardin … Pour le pétrole, on essaie de moins prendre sa voiture.
Le deuxième niveau correspond aux utilisations masquées. Chaque être animé ou chaque objet contient une part d’eau, que ce soit au niveau de sa structure, pour se maintenir, ou lors de sa création. Le corps humain est composé majoritairement d’eau, il faut de l’eau pour élever un animal, cultiver du blé, construire une voiture … C’est la même chose pour le pétrole. Beaucoup d’objets contiennent du pétrole, que se soit sous forme de matière première (plastiques, fibres synthétiques …) ou indirectement par l’utilisation de pétrole sur les chaînes de montage, pour le transport des divers composants, etc.
Le troisième niveau est le plus invisible et le plus important à la fois. Il se situe au niveau du système. On y pense peu, mais l’eau peut façonner des paysages entiers par l’action de l’érosion des roches ou des sols. L’eau creuse, valonne, s’accumule … L’eau est un facteur vital pour l’établissement et la pérennité des sociétés humaines. Longtemps l’humanité a été contrainte géographiquement par les cours d’eau et les océans, car la présence de ressources marines était un élément important.
Le pétrole a également façonné de manière profonde nos sociétés. Les ressources fossiles sont à l’origine de la révolution industrielle, qui a été le plus gros bouleversement des sociétés humaines depuis la révolution néolithique agricole qui a vu naître les civilisations. La révolution industrielle a commencé en Angleterre avec le charbon, qui a depuis été remplacé par le pétrole, bien plus efficace (forme liquide plus facile a transporter, stocker, utiliser, et rendement énergétique supérieur). Ces sources d’énergie, qui ne sont rien d’autre que de l’énergie solaire accumulée et compressée pendant des millions d’années, ont rendu l’énergie abondante et peu chère, pour la première fois dans l’histoire (et avant) de l’humanité. C’est grâce au charbon et au pétrole que vous pouvez lire ces lignes. Pas seulement parce qu’il a fallu de l’énergie pour fabriquer et transporter votre ordinateur et le mien, mais aussi parce qu’elles ont augmenté la productivité agricole, qui a fourni des mains supplémentaires pour l’industrie, tout en ayant de quoi nourrir les bouches correspondantes. C’est grâce à cette énergie que des connaissances scientifiques de pointe ont pu émerger, et se transmettre et s’enrichir au fil des ans (pour devenir à l’occasion un ordinateur), grâce à une société assez stable pour que les informations se perpétuent. Les énergies fossiles sont derrière la mondialisation, et permettent de tisser des réseaux autour du globe, comme celui d’internet. C’est également grâce aux énergies fossiles qui vous pouvez lire ces lignes, que l’école est devenue accessible et même obligatoire. Elles ont permis à l’Homme un contrôle sans précédent, menaçant jusqu’à l’équilibre de notre biosphère.
Le grand défi à venir sera de gérer la descente énergétique qui se profile, et à mettre à profit le paradoxe de la société industrielle, qui est que tout en nous permettant de détruire le monde et nous avec, elle nous a permis de jeter un regard vers nos racines, plus lointaines que la naissance de l’agriculture. Saurons nous tirer partie de toute cette connaissance et ces objets produits, ainsi que de l’énergie qui nous reste, pour mettre en place des systèmes humains et agricoles coopératifs et autonomes, pour enfin vivre en paix avec nous même et les autres formes de vie, et dans l’abondance ? C’est pour moi tout l’intérêt de la permaculture.
Données: Bilan énergétique de la France, 2007.
La permaculture est …
Une caractéristique étonnante de la permaculture est sa multi-dimensionnalité. Lorsqu’il s’agit de définir la permaculture, un grand vide surgit après les mots « la permaculture est ». Une multitude de facettes surgit, et on ne sait plus vraiment ce qu’est la permaculture. Voici les principales facettes identifiées. Alors, la permaculture, c’est :
- une philosophie, un mode de vie, une vision
basés sur une éthique intégrant l’humain au centre de la communauté naturelle et d’un écosystème: se soucier de la Terre, se soucier des Hommes, et partager équitablement; - un mode de pensée,
basé sur une approche systémique, c’est à dire s’intéressant à la façon dont sont agencés les éléments d’un système pour que leur intégration soit la plus harmonieuse et efficace possible; à opposer au réductionnisme en vigueur dans nos sciences, dont la maxime pourrait être « diviser pour mieux étudier »; - une science de conception,
intégrant les autres disciplines scientifiques comme l’ethnobotanique, la géographie, la physique, l’anthropologie, etc., pour développer des méthodes d’aménagement de systèmes humains (comme l’analyse par secteurs, zones, reliefs …). Cette intégration systémique ou holistique tranche avec la spécialisation scientifique actuelle; - un état d’esprit,
basé sur l’optimisme, la recherche de solutions, l’action, la responsabilité personnelle et l’intégration, plutôt que sur le pessimisme, l’exposé des problèmes, la critique et la délégation; - un mouvement,
de dimension internationale, basé sur les cours de certifications de 72h dispensés à travers le monde.
Permaculture et agriculture biologique
La permaculture est souvent confondue avec une forme d’agriculture biologique, faite de mulch et de bandes de cultures surélevées. La confusion vient à la fois des origines de la permaculture (qui signifiait « permanent agriculture », c’est à dire « agriculture soutenable ») qui s’est concentrée dans un premier temps sur l’élaboration de systèmes agricoles soutenables1, et du contexte français dans lequel l’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka et son adaptation française par Emilia Hazelip (agriculture synergétique) ont souvent été confondus avec la permaculture2.
Différencier agriculture biologique et permaculture est assez simple, et je vais pour cela sortir du domaine agricole pour transposer les notions dans le domaine des transports.
Dans ce cas, l’agriculture industrielle est un véhicule conventionnel (avec des différences entre les différentes agricultures industrielles, comme il y en a entre un 4×4, une voiture, un camion).
L’agriculture biologique peut être apparentée à une voiture électrique. Les deux se définissent principalement par le rejet d’un produit précis (les engrais et pesticides de synthèse, les carburants fossiles). Ce ne sont pas des concepts radicaux, dans le sens où il est difficile de voir la différence avec leurs homologues conventionnels. Une voiture électrique utilisera les mêmes réseaux de transports, pour les mêmes utilisations, provenant des mêmes réseaux de production. L’agriculture biologique reste une agriculture « moderne », possédant les mêmes outils de production (tracteurs) et les mêmes réseaux de distribution (du magasin au supermarché, utilisant des supports marketing)3.
La permaculture est bien plus qu’une méthode d’agriculture (l’agriculture biologique ne compte que parmi les nombreuses techniques des nombreux domaines concernés par la permaculture), puisque c’est une méthode de conception de systèmes anthropiques (systèmes agricoles, lieux de vie, finance, …). Ramenée aux transports, c’est un réaménagement complet des voies de communication, passant par un placement réfléchi des activités (relocalisation, centres d’activités intégrés au zones d’habitations, zones piétonnes, …), et la mise en place des meilleurs moyens de transports adaptés aux besoins (vélo, transport en commun, ferroutage, voiture électrique …).
Inutile de dire que je ne pense pas que la voiture électrique suffira à régler les problèmes de transports dans un futur énergétique à la baisse…
Ajout: un article intéressant intitulé « what is permaculture » ajoute quelques précisions entre les deux concepts :
Bien que l’agriculture biologique soit sûrement une part important de la permaculture dans la pratique, on ne peut pas appeler un potager biologique une « permaculture », à moins qu’il ait été conçu de façon permaculturelle, auquel cas il sera bien plus qu’un simple potager biologique productif. En plus de produire de la nourriture, il fournira des niches pour la vie sauvage, les oiseaux et les prédateurs de ravageurs; il prendra en considération les éléments, le vent, le soleil et le feu en créant des microclimats pour les plantes, les animaux et la maison; il prendra en compte les cycles de l’eau, des nutriments et de l’énergie depuis l’intérieur de la maison, à travers le jardin et au-delà; il considérera la maison et le jardin comme partie intégrante du voisinage plus vaste, de la récupération d’eau et de la biorégion.
Comprendre la différence entre conception, stratégie et technique peut aider. Les techniques sont des « comment faire » quelque chose, comme les différents systèmes de compostage[...] La stratégie concerne le « comment et le pourquoi », le timing et l’agencement des travaux et des événements [...] La conception (design) concerne le lieu où nous plaçons les choses en relation les unes par rapport aux autres, et comment nous intégrons les connections entre elles [...] La conception vient en premier, planifiant « quoi va où »; ensuite nous devons réfléchir à nos stratégies « quoi arrive quand »; et enfin nous devons sélectionner les techniques appropriées à la situation.
- Dans le contexte de la permaculture, un système durable est un « système qui produit ou conserve suffisamment d’énergie, durant sa durée de vie attendue, pour se construire et se maintenir lui-même, tout en produisant un surplus. » (Bill Mollison, The Foundation Year Book of the Permaculture Academy, p. 23).
- Les différences entre agriculture naturelle et permaculture sont à la fois fondamentales et très subtiles, voir sur le sujet la traduction d’un article et mes conclusions.
- Le fait est que certaines productions biologiques ne ressemblent pas à la filière conventionnelle (polyculture, vente directe …), mais la part biologique fait partie d’une vision plus large, puisqu’on peut très bien faire un produit biologique en important des intrants biologique de Chine, en vendant son produit à l’étranger dans une enseigne de la grande distribution avec force marketing.