Mois: février 2009

L’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka et la permaculture

L’article suivant est la traduction d’un article de Larry Korn sur les liens entre agriculture naturelle et permaculture. Cet article est d’autant plus intéressant qu’il existe souvent une confusion entre les deux concepts dans le monde francophone. Je détaille un peu plus ma compréhension de leurs différences dans ce billet.

Masanobu Fukuoka est un agriculteur/philosophe qui vit[1] sur l’île de Shikoku dans le sud du Japon. Sa technique d’agriculture ne nécessite pas de machines, pas de produits chimiques et très peu de désherbage. Il ne laboure pas le sol et n’utilise pas de compost préparé et néanmoins l’état du sol de ses vergers et de ses champs s’améliore d’année en année. Sa méthode ne crée pas de pollution et ne nécessite pas d’énergie fossile. Sa méthode nécessite moins de travail qu’aucune autre, et pourtant les récoltes de son verger et de ses champs rivalisent avec les fermes japonaises les plus productives utilisant les techniques de la science moderne.

Masanobu Fukuoka

Comment cela est-il possible ? J’avoue, quand je me suis rendu la première fois dans sa ferme en 1973, j’étais sceptique. Mais il y avait une preuve — de beaux grains dans les champs, un verger en bonne santé avec une couverture au sol de légumes, d’herbes sauvages et de trèfle blanc. Au cours des deux ans pendant lesquels j’ai vécu et travaillé là-bas, ses techniques et sa philosophie sont peu à peu devenues claires pour moi.

Je n’avais pas entendu parlé de permaculture à ce moment là, mais je vois maintenant que la ferme de Fukuoka est un modèle classique d’une conception permaculturelle. Il est étonnant que Fukuoka et Bill Mollison, en travaillant de manière indépendante, sur deux continents avec des conditions environnementales complètement différentes soient arrivés à des réponses si semblables à la question « Comment les gens peuvent-ils vivre de manière soutenable et en harmonie avec la Nature sur cette planète ». Tous deux prétendent que les principes de leur système peuvent être adaptés à n’importe quel climat.

Fukuoka, dans son livre "La révolution d'un seul brin de paille" est peut-être celui qui a le mieux exposé la philosophie de base de la permaculture. En bref, c'est la philosophie de travailler avec, plutôt que contre, la Nature; d'une observation sensée plutôt que de travail insensé; et de regarder les plantes et les animaux suivant l'ensemble de leurs fonctions plutôt que de traiter chaque domaine comme un système à production unique. (Bill Mollison dans Permaculture 2)

Mollison et Fukuoka ont pris des routes complètement différentes pour arriver en grande partie au même endroit. La permaculture est un système de planification dont le but est de maximiser les connexions fonctionnelles de ses éléments. Elle intègre la production de céréales et d’animaux avec une gestion de l’eau soignée. Les habitations et autres structures sont conçues pour une efficacité énergétique maximale. Tout est conçu pour travailler de concert et évoluer dans le temps pour se mélanger harmonieusement en un système agricole complet et soutenable.

Le concept clef est « design » (ou conception, ou planification). La permaculture est un système consciemment planifié. Le permaculteur utilise soigneusement sa connaissance, son habileté et sa sensibilité pour faire un plan, et ensuite l’implémenter. Fukuoka a créé l’agriculture naturelle à partir d’une perspective complètement différente.

L’idée de l’agriculture naturelle est venue à Fukuoka quand il avait à peu près 25 ans. Un matin, alors qu’il regardait le lever de soleil depuis un endroit surplombant la baie de Yokohama, une inspiration l’a saisi. Il s’aperçut que la Nature était intrinsèquement parfaite. Les problèmes ne surgissent que quand les gens essaient d’améliorer la Nature et utilisent la Nature uniquement à l’avantage des humains. Il essaya d’expliquer ce qu’il avait compris aux autres, mais comme ils ne pouvaient pas comprendre, il prit la décision de retourner à la ferme familiale. Il décida de créer un exemple concret de sa compréhension en l’appliquant à l’agriculture.

Mais par où commencer ? Fukuoka n’avait pas de modèle à suivre. « Pourquoi ne pas essayer ceci ? pourquoi ne pas essayer cela ? ». C’est la méthode habituelle pour développer des techniques agricoles. Ma façon était différente. « Et si j’essayais de ne pas faire ceci ? et si j’essayais de ne pas faire cela ? — c’est la voie que j’ai suivie. Maintenant je sème simplement des graines et j’épands de la paille pour faire pousser mon riz, mais ça m’a pris plus de 30 ans pour parvenir à cette simplicité ».

Fukuoka et Mollison

L’idée de base pour faire pousser son riz lui est venue un jour alors qu’il passait devant un vieux champ laissé à l’abandon et non labouré depuis des années. Il a alors vu des pousses de riz vigoureuses à travers un enchevêtrement d’herbes. Depuis, il a cessé de semer du riz au printemps et à la place, il dépose les graines à l’automne au moment où elles tombent naturellement au sol. Au lieu de labourer pour enlever les mauvaises herbes il a appris à les contrôler avec une couverture végétale de trèfle blanc et un mulch de paille d’orge. Dès qu’il a fait pencher la balance légèrement en faveur des plantes qu’il fait pousser, Fukuoka interfère le moins possible avec les communautés de plantes et d’animaux de ses champs.

Cela ne veut pas dire que Fukuoka n’a pas tenté des expériences. Par exemple, il a essayé plus de 20 espèces de couvertures de sol différentes, pour remarquer que le trèfle blanc était le seul à contenir efficacement les mauvaises herbes. Il améliore aussi le sol en fixant l’azote. Il a essayé de répandre la paille avec soin sur le champ mais s’est aperçu que les grains de riz ne la traversait pas. Dans un coin du champ, cependant, où la paille était éparpillée dans tous les sens, des pousses ont émergé. L’année suivante, il a éparpillé la paille dans tout le champ. Il y a eu des années où ses expérimentations ont presque réduit à néant ses récoltes, mais à de petits endroits les choses marchaient plutôt bien. Il observait attentivement quelles étaient les différences dans cette partie du champ et l’année d’après les résultats étaient meilleurs. Le fait est qu’il n’avait pas d’idée préconçue de ce qui marcherait le mieux. Il a essayé beaucoup de choses et a pris la direction que lui révélait la Nature. Fukuoka essayait autant que possible de ne pas faire intervenir l’intelligence humaine dans le processus de décision.

La façon dont il fait pousser ses légumes reflète aussi cette idée. Il fait pousser les légumes entre les citronniers, dans le verger. Au lieu de décider quels légumes iraient le mieux à telle place, il a mélangé toutes les graines ensemble et les a éparpillées partout. Il a laissé les légumes trouver leur place, souvent à des endroits auxquels il aurait le moins pensé. Les légumes se ressèment eux-mêmes et se déplacent dans le verger d’année en année. Les légumes qui poussent de cette façon sont plus robustes, et reviennent peu à peu à la forme de leur ancêtres semi-sauvages.

J’ai mentionné que la ferme de Fukuoka était un modèle pointu de conception permaculturelle. En zone 1, la plus proche de la maison familiale dans le village, Fukuoka et sa famille entretiennent un jardin de légumes dans le style traditionnel japonais. Les déchets ménager sont enfouis dans les rangées, il y a une rotation, et les poules ont un libre accès. Ce jardin est véritablement une extension de la zone de vie de la maison.

La zone 2 est le champ de céréales. Il fait pousser du riz et de l’orge chaque année. Parce que la paille retourne au champ et qu’il y a une couverture de trèfle blanc au sol, ce dernier s’enrichit chaque année. L’équilibre naturel entre insectes et la fertilité du sol cantonnent les invasions d’insectes et de maladies au minimum. Jusqu’à ce que Bill Mollison lise « La révolution d’un seul brin de paille » il disait qu’il n’avait aucune idée de comment faire pousser des céréales dans une conception permaculturelle. Tous les modèles agricoles impliquaient le labour du sol, pratique avec laquelle il n’était pas d’accord. Maintenant il inclut la technique du non-labour de Fukuoka dans ses enseignements.

Fukuoka

La zone 3 est le verger. L’arbre principal est le mandarinier, mais il fait pousser beaucoup d’autres arbres fruitiers, des arbustes natifs du Japon, et des arbres décoratifs. Parmi les arbres formant la canopée, beaucoup sont fixateurs d’azote et améliorent donc le sol en profondeur. L’étage inférieur est occupé par les citronniers et les autres arbres fruitiers. Le sol est couvert d’un mélange exubérant de mauvaises herbes, de légumes et de trèfle blanc. Les poules s’y déplacent librement. Ce verger aux multiples étages s’est développé au travers d’une évolution naturelle plutôt qu’au travers d’une conception consciente. Il contient cependant beaucoup de caractéristiques d’une conception permaculturelle. Il contient une multitude d’espèces, il maximise l’espace, contient des puits solaires et maintient l’équilibre des populations d’insectes.

Fukuoka invite les visiteurs en zone 4 à n’importe quel moment. Les animaux et oiseaux sauvages vont et viennent librement. La forêt environnante est source de champignons, de plantes sauvages et de légumes. C’est aussi une source d’inspiration. « Pour avoir une idée de la perfection et de l’abondance de la Nature », dit Fukuoka, « faites une marche dans la forêt de temps à autre. Là-bas, les animaux, les grands arbres et les arbustes vivent en harmonie. Et tout cela sans ingéniosité ou intervention humaine ».

Larry Korn (l’auteur) et Fukuoka

Ce qui est remarquable c’est que l’agriculture naturelle de Fukuoka et la permaculture se ressemblent à ce point malgré leurs approches pratiquement opposées. La permaculture se base sur l’intelligence humaine pour concevoir une stratégie pour vivre de manière soutenable et dans l’abondance, avec la Nature. Fukuoka voit en l’intelligence humaine le coupable de la séparation entre humains et Nature. L’adage « plusieurs chemins pour un même sommet » semble s’appliquer ici.

L’agriculture naturelle et la permaculture partagent une profonde reconnaissance l’une par rapport à l’autre. Les nombreux exemples de permaculture à travers le monde montrent qu’un système d’agriculture naturelle est véritablement universel. Il peut être appliqué aux régions désertiques aussi bien qu’aux régions humides tempérées du Japon. Le mouvement mondial de la permaculture est également une inspiration pour Fukuoka. Pendant des années il a travaillé pratiquement seul. Pendant la plus grande partie de sa vie, le Japon n’était pas réceptif à son message. Il a dû publier lui-même ses livres parce qu’aucun éditeur n’aurait parié sur une personne si éloignée des positions habituelles. Quand ces expériences rataient, les autres villageois ridiculisaient son travail. Au milieu des années 80, il s’est rendu à une convergence de permaculture à Olympia à Washington et a rencontré Bill Mollison. Il y avait pas loin d’un millier de gens. Il a été bouleversé et encouragé par le nombre et la sincérité des gens qui partageaient sa pensée. Il a remercié Mollison pour « avoir créé ce réseau de gens énergiques et brillants travaillant à sauver la planète ». « Maintenant, pour la première fois de ma vie j’ai de l’espoir pour l’avenir ».

En retour, la permaculture a adopté une multitude de choses de Fukuoka. Au delà des nombreuses techniques agricoles, comme la culture de céréales basée sur le non-labour et la culture de légumes comme des plantes sauvages, la permaculture a aussi gagné une nouvelle approche importante pour mettre au point des stratégies d’application. Plus important, la philosophie de l’agriculture naturelle a donné à la permaculture une véritable base spirituelle qui lui faisait défaut lors de ses premiers enseignements.

Fukuoka
Fukuoka

Fukuoka croit que l’agriculture naturelle commence avec une bonne spiritualité individuelle. Il considère que le rétablissement de la terre et que la purification de l’esprit humain sont un même processus, et il propose un mode de vie et une méthode d’agriculture dans lesquels ce processus prend sa place. « Le but ultime de l’agriculture n’est pas la culture des récoltes, mais la culture et la perfection des êtres humains. »

Texte et images (c) 2003 Larry Korn
(Traduction : Nicollas)

Contact :
Larry Korn P.O. Box 2384 Berkeley, CA 94702
(510) 530-1194
FAX (510) 530-1194

[1] Masanobu Fukuoka est décédé en août 2008 (NDT)

Ressources francophones sur la permaculture pour bien commencer

(article mis-à-jour le 1er octobre 2010)

Bien que la permaculture commence doucement à percer dans le monde francophone, il n’est pas encore forcément facile de trouver des informations dans la langue de Molière. Cet article a pour but de lister les ressources francophones intéressantes.

La première est une émission de « terre à terre » sur la permaculture dans le limousin, avec Steve et Yvon Page. Une bonne introduction facilement accessible. Transcription disponible ici (14 p.).

David Holmgren, le co-inventeur de la permaculture, a écrit un petit livret gratuitement accessible qui présente les principes de la permaculture qui sont largement développés dans son Livre « Permaculture : Principles & Pathways Beyond Sustainability ».

« Main Verte contre Machine Noire » (187 p.) est un document de Raphael Magnacca écrit en 2004 dans le cadre d’une formation d’Ingénierie de l’Espace Rural. Après une critique exhaustive de l’agriculture productiviste, la permaculture est introduite de manière très pédagogique à l’aide de nombreux exemples de lieux visités.

Bill Mollison, l’autre co-inventeur de la permaculture, nous amène à la découverte de la permaculture en milieux tempérés, dans le troisième et avant dernier volet du reportage « the global gardener » (30′).

Richard Wallner partage la vision permaculturelle qu’il met en place dans sa ferme (ainsi que ses ennuis avec les autorités). La première vidéo (20′) parle principalement des cultures maraîchères. La deuxième vidéo (16′) présente l’aménagement du projet de la ferme du colibri.

Concernant les livres, Graine de permaculture vient de sortir récemment, et est une traduction d’un bouquin anglais. Permaculture 1 & 2 ont été traduits en français, mais ils sont maintenant épuisés. Des rumeurs disent qu’ils pourraient être ré-édités. Ces bouquins sont bien évidemment une ressource francophone majeure, mais ils ont été depuis largement dépassés par d’autres bouquins anglophones.

La communauté française s’est organisée récemment, avec le lancement de l’association française de permaculture « brin de paille », ainsi que l’université populaire de permaculture. Le forum du permaculteur permet d’échanger sur la permaculture en France et en français.

Vous pouvez également trouver un certains nombre de blogs parlant de permaculture.

Pour ceux qui seraient tout de même frustrés de ne pas avoir de livre « complet » à se mettre sous la main, et bredouillant l’anglais, je donnerai deux bouquins que j’ai particulièrement appréciés :

  • Gaia’s Garden: A Guide to Home-Scale Permaculture de Toby Hemenway (240p.)
  • Tous les bouquins écrits ou co-écrits par Bill Mollison

Nous sommes nous trompés ?

Généralement, on se moque des chrétiens qui pensent que la Terre date d’il y a 4 000 ans, la bible à la main. Mais notre culture nous aveugle tout autant quant à nos origines. Pour à peu près tout le monde, l’Histoire humaine est faite d’empires mythiques comme les Mayas, les Incas, les Romains, les rois d’Europe qu’on ne saurait pas trop replacer, à part dans une case pleine de choses lointaines, fantaisistes et révolues. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on pensait que les humains avaient toujours vécus comme ça –avec l’agriculture, l’élevage, les cités et les empires.

Depuis, la paléoanthropologie est passée par là et a révélé bien des choses dérangeantes. On sait désormais que les Hommes (homo sapiens) ont vécu comme des chasseurs-cueilleurs jusqu’à il y a 10 000 ans. Dix milles ans, ça peut sembler le bout du monde, mais si l’on compare cette durée à celle notre apparition en tant qu’Homme (200 000 ans), on s’aperçoit que notre espèce a vécu 95% de son temps comme chasseurs-cueilleurs, et les derniers 5% en tant qu’agriculteurs. Si on représente notre présence sur cette planète par une journée, nous avons commencé l’agriculture à 22h48. Bien sûr, notre ancien mode de vie a été peu à peu oublié, car à la naissance de l’agriculture, l’écriture n’existait pas encore. L’écriture ne sera inventée qu’en Mésopotamie plus de 4000 ans après. Il a donc fallu que les anciens souvenirs se transmettent par voie orale pendant tout ce temps. Cependant, on peut voir dans la bible une métaphore de ce passage de la chasse-cueillette (l’Eden) à l’agriculture (la damnation sur Terre)[1].

Ce qui est beaucoup plus déroutant, c’est le peu de cas fait des découvertes récentes des paléoanthropologues. On a eu tôt fait de reléguer ce passé de chasseur-cueilleur. Si l’Homme n’est pas né agriculteur, alors ce sera son Histoire qui commencera avec l’agriculture [2]. La pré-histoire (qui représente tout de même 99.5% de notre temps en tant qu’Homo), c’est tout ce qui se trouve avant. Pour bien marquer le coup, l’agriculture devient une révolution, la révolution néolithique. L’agriculture, c’est en quelque sorte notre big-bang à nous.

Cette vision des choses nous empêche cependant de changer notre regard. Mis en perspective, ces derniers 10 000 ans (l’empire romain, les Pharaons, les guerres mondiales, Aristote, le moteur à explosion, les incas, la roue) ne représentent pas notre fondement ni notre destinée en tant qu’Hommes, mais une simple bifurcation très récente. Le fait que 99% des gens qui peuplent actuellement notre planète soient issus (ou aient été intégrés) de cette bifurcation la rend totale, mais n’en fait pas moins une curiosité de notre existence. Notre ancien mode de vie (encore en vigueur chez certains peuples qui n’ont pas encore été détruits ou intégrés), basé sur un tribalisme social et la chasse-cueillette pour notre approvisionnement, est un modèle issu de l’évolution et de la sélection, il a donc fait ses preuves. La question est donc posée, cela fait-il 10 000 ans que l’on se trompe ? Les catastrophes que nous vivons ou allons vivre (déplétion des ressources naturelles comme l’eau, le sol, les hydrocarbures) ne sont-elles pas finalement que l’aboutissement de cette voie empruntée il y a 10 000 ans ?

L’agriculture est née dans le croissant fertile (région regroupant Israël, le Liban, Chypre, le Koweït, la Palestine ainsi que des parties de la Jordanie, de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran), car c’était la région regroupant le plus d’espèces végétales ou animales susceptibles d’être domestiquées [3]. Pourquoi le berceau « fertile » de l’agriculture est-il devenu un désert ? L’agrandissement de ce désert (le monde perd l’équivalent de la surface de la France en sol tous les ans par érosion [4]) est-il inéluctable ? Les empires se sont pratiquement tous effondrés à cause de leur impact sur leur environnement, notamment dû à la déforestation [5]. Nos sols sont à l’agonie, 90% ont une activité biologique trop faible [4]. Notre civilisation occidentale ne s’est pas encore effondrée car nous utilisons le sol comme un simple substrat que nous gavons d’engrais chimiques synthétisés grâce à des hydrocarbures, ce qui contrecarre les effets de l’érosion et de la mort des sols. Mais le pic énergétique est pour bientôt, et il remettra en cause notre type d’agriculture gourmand en énergie (pour les engrais, les pesticides, les carburants des machines), nous laissant avec nos sols délabrés.


Nous sommes nous trompés ?


 

Histoire et préhistoire de l'humanité

[1] Pour ceux qui se demandent pourquoi la bible fait la part belle à la chasse cueillette, Daniel Quinn développe dans Ishmael une hypothèse selon laquelle la bible aurait emprunté cette histoire au peuple sémite, qui était pastoraliste, et aurait vécu assez longtemps au contact des peuples d’agriculteurs avant de se faire intégrer.

[2] Deux évènements sont généralement associés au début de l’Histoire. Soit c’est la naissance de l’agriculture, soit la naissance de l’écriture. Cette dernière étant apparue par la gestion entraînée par l’agriculture, cela revient finalement au même.

[3] Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés.

[4] Claude Bourguignon, sur Passerelle Éco.

[5] Jared Diamond, Effondrement.

Si longtemps en montagne …

Lorsqu’on se représente l’apogée énergétique comme le sommet d’une montagne spectaculaire mais dangereuse que nous, l’humanité, avons réussi à escalader, l’idée de descente vers la sécurité est une proposition judicieuse et attirante.

L’escalade impliquait un effort héroïque, de grands sacrifices, mais aussi une certaine euphorie et de nouvelles vues et possibilités à chaque pas. Il y a plusieurs faux sommets, mais quand nous voyons le monde entier s’étendre autour de nous, nous savons que nous avons atteint la cîme. Certains prétendent que de plus hauts sommets se cachent dans la brume, mais le temps est menaçant.

La vue depuis la cîme nous reconnecte avec la beauté et la majesté du monde où tout s’assemble, mais nous ne pouvons pas lambiner longtemps. Nous devons profiter de la vue pour tracer notre descente pendant que le temps est favorable et qu’il fait jour.

La descente sera plus dangereuse que la montée, et nous aurons sans doute besoin de camper sur une série de plateaux pour nous reposer et laisser passer les tempêtes. Ayant été en montagne depuis si longtemps, nous pouvons à peine nous souvenir de la maison dans la vallée lointaine que nous avons fui alors qu’elle été détruite progressivement par des forces que nous ne comprenions pas. Mais nous savons que chaque pas nous rapproche d’une vallée protégée où nous pourrons construire une nouvelle maison.

— David Holmgren, Permaculture : Principles and Pathways Beyond Sustainability.

Qu’est-ce que la permaculture ?

J’ai souvent été embêté pour décrire ce qu’est la permaculture. La permaculture est un concept à la fois vaste et complexe, et donner une définition n’est jamais aisé, d’autant plus que chacun met dans la permaculture un reflet de ses propres aspirations. D’autres avant moi s’y sont attelés, par exemple le sens de l’humus (sept. 2006) et Imago (fev. 2007) [1]. Je vais donner la mienne, vu que j’ai la prétention qu’elle apportera matière à débat, débat vivement recommandé, car je vais parler de choses que je ne maîtrise pas vraiment.

Ajout d’octobre 2009, voici une autre définition plus classique, s’attachant à l’aspect systémique et au concept de design.

S’il fallait résumer en une phrase, je dirais que la permaculture est un modèle de société post-industrielle soutenable basé sur une éthique «primitive».

Je vais détailler les différentes parties de cette définition :

Un modèle de société

En effet certaines personnes imaginent peut être la permaculture comme un ensemble de techniques de jardinage ou d’agriculture, et non pas comme un cadre plus large dans lequel penser une société (même si comme on le verra plus loin, ces deux choses sont liées). Cela vient du fait qu’à la base, la permaculture étudiait des modèles de planification agricole, et de la notoriété de l’agriculture naturelle de Fukuoka, que beaucoup confondent avec la permaculture. Mais depuis, la permaculture a évolué, elle est passée du domaine agricole (permanent agriculture) à celui d’une société dans son ensemble (permanent culture). La permaculture regroupe donc toutes les composantes d’une société, comme on peut le voir sur la fleur permaculturelle, comme l’éducation, l’habitat, l’énergie, etc.

Une société post-industrielle

La permaculture est à replacer dans notre contexte actuel. Tout d’abord elle a émergé dans le cadre des chocs pétroliers des années 70, c’est pourquoi elle met l’accent sur la réduction de notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles. Le concept de permaculture est maintenant complètement associé à la problématique de descente énergétique à laquelle nos sociétés vont devoir faire face. Cette descente va commencer avec le pic pétrolier imminent, qui va se traduire par une baisse de la production mondiale de pétrole. Pour la première fois, la consommation sera irrémédiablement contrainte par la production. Le prix du pétrole va flamber, entraînant la chute de nos systèmes financiers et économiques. La suite, personne ne peut la prévoir avec certitude, mais les estimations ne sont souvent pas très optimistes. En effet, nos sociétés sont complètement dépendantes des énergies fossiles, que ce soit pour les transports, la production de nourriture, la construction de bâtiments, etc.

Une société soutenable

Ça ne fait plus aucun doute aujourd’hui, notre mode de vie n’est plus soutenable. Que ce soit au niveau du dérèglement climatique, de la nouvelle extinction en masse des espèces, des pollutions diverses, etc. De toute façon, ce système ne pourra plus durer très longtemps, à cause de la descente énergétique à venir.

Le modèle de société apporté par la permaculture doit donc être soutenable, contrairement au nôtre. La notion de durabilité/soutenabilité est complexe à définir, comme le montre les nombreuses ambiguïtés du développement durable. Je vais tenter le périlleux exercice de définir une notion de soutenabilité. Une société ne peut être soutenable qu’en respectant les lois de la Nature. Nous voilà bien avancés. Pour définir la Nature et ses lois, je vais m’inspirer de Daniel Quinn. Pour moi la Nature est le résultat (sans cesse en mouvement) du processus d’évolution, c’est à dire la diversité créée au cours du temps par les modifications génétiques, passées au filtre de la sélection naturelle. L’Homme, en tant que créature vivante, est le fruit de cette diversité, et est soumis à ce processus de compétitivité entre espèces. Le problème, c’est que l’Homme tente d’échapper depuis peu à ces processus, et comme l’Homme ne peut pas se sortir de l’écosystème dans lequel il se trouve (même s’il le pense, transformant conceptuellement la “Nature” en “environnement”), cette voie n’est pas soutenable.

Mais à partir de quand les Hommes sont-ils sortis (en apparence) du cadre de la loi de compétition entre espèces ? En général, on blâme la révolution industrielle. En effet, l’utilisation des énergies fossiles nous a donné une puissance jusque là inconnue, fruit de l’énergie solaire accumulée pendant des millions d’années avant d’être enfouies sous terre. Pourtant l’Homme n’a pas attendu la révolution industrielle pour mettre la Nature au pas. Que l’on songe au rationalisme cartésien, dans lequel la Nature peut être mise sous forme d’équations mathématiques, ou plus anciennement au message biblique qui déclare que l’homme peut contraindre la Terre et les animaux.

Alors à partir de quand cette séparation entre l’Homme et la Nature s’est elle opérée ? La sélection naturelle est une compétition entre espèces, dans laquelle les espèces les plus adaptées à leur milieu survivent. Un animal peut donc utiliser toutes ses capacités pour survivre (c’est à dire se nourrir, échapper à ses prédateurs et se reproduire). L’Homme a commencé à enfreindre les règles lorsqu’il s’est mis à faire la guerre aux autres animaux : exterminer ses prédateurs (sans que ce soit pour s’en nourrir), exterminer ses rivaux, exterminer les rivaux de sa nourriture, et exterminer les rivaux de la nourriture de sa nourriture. C’est à dire que l’Homme s’est approprié la nourriture et à dénié l’accès de cette nourriture aux autres [2]. On tue les renards qui mangent nos poules, on protège les graines que l’on donne à nos poules contre les rats, on désherbe des champs pour planter du blé pour nourrir nos poules. La séparation entre l’Homme et la Nature s’est donc opérée lors d’une autre “révolution”, celle du néolithique, lorsque l’agriculture est née dans le croissant fertile, il y a 10 000 ans. Ce n’est donc pas notre société occidentale qui est sur la mauvaise voie, mais nos sociétés d’agriculteurs, c’est à dire pratiquement toute la population du globe, mis à part les quelques tribus de chasseurs-cueilleurs qui ont été épargnées.

Une éthique primitive

Il faut d’abord déconstruire l’imaginaire du sauvage primitif brutal et affamé. En effet la vie des peuples chasseurs-cueilleurs, sans être idéale, n’en a pas moins des aspects qui font profondément défaut dans nos sociétés “modernes”. Tout d’abord les famines sont le lot des sociétés d’agriculteurs, non pas de chasseur-cueilleurs, car la Nature est robuste et résiliente, et la diététique primitive est très variée. D’ailleurs les sociétés qui se sont mises à l’agriculture ont souffert d’une baisse de niveau de vie et de santé. Ensuite ces sociétés sont plus égalitaires que les nôtres (gardons nous d’idéaliser cependant), ce qui vient du fait que dans ces sociétés, tout le monde à accès à la nourriture (il suffit de la cueillir). Dans les sociétés agriculteurs, le surplus agricole est mis sous clef et confisqué par une élite entretenue par ces mêmes surplus. Également, les peuples de chasseurs cueilleurs ne travaillent pas, mais se contentent de faire ce qui doit être fait, comme dirait Fukuoka, c’est à dire de vivre.

Pour en revenir à la permaculture, les principes éthiques sont inspirés de sociétés “primitives”[3], en l’occurence probablement par les aborigènes d’Australie. Ces principes sont :

  1. Prendre soin de la Terre
  2. Prendre soin des Hommes
  3. Limiter la consommation et la population, et redistribuer les surplus

Ces principes pourraient sembler naïfs, mais force est de constater qu’on ne les applique pas. Comme nous avons vu notre agriculture totalitaire (pour reprendre l’expression de Quinn) est une guerre contre la Nature. On s’aperçoit que ces principes éthiques sont issus de sociétés primitives par son dernier point, et plus particulièrement la limitation de la population. Ce fait, vital pour les sociétés de chasseurs cueilleurs, est devenu tabou dans notre société. Cependant, tout laisse à penser que la population est fonction de la nourriture, et donc de l’énergie, et que la future descente énergétique s’accompagnera d’une descente démographique.

La question n’est pas de savoir s’il faut revenir à des sociétés de chasseurs-cueilleurs, nous sommes trop nombreux et la Nature est trop dégradée pour que cela soit possible (si cela est souhaitable). Dans ce contexte, la permaculture offre un bon compromis entre l’agriculture totalitaire, et le laisser-faire quasi total de la chasse-cueillette en terme d’interventions. En effet la permaculture se rapproche beaucoup plus des pratiques horticoles ancestrales de certains peuples mi chasseurs-cueilleurs, mi horticoles. Comme ces pratiques, elle définit une méthode de production très respectueuse de la Nature. En effet la permaculture respecte l’évolution climacique de la végétation (c’est à dire la forme de végétation qui est l’aboutissement de l’évolution d’un lieu –la forêt dans nos régions tempérées), en plantant des espèces pérennes, en plantant des espèces pionnières qui vont aider les espèces climaciques à pousser. L’agriculture totalitaire, au contraire, s’appuie sur un traumatisme constant de la végétation, par le feu, les pesticides ou le labour, pour planter chaque année des espèces annuelles, en refusant l’expression spontanée de l’évolution climacique de la végétation.

Voilà résumée ma position sur la permaculture. Elle s’inscrit dans une vision éco-anarchiste, qui remet en cause les dogmes de la civilisation (et de l’agriculture, son nécessaire fer de lance), dans laquelle la permaculture est un modèle qui nous permettra de nous sortir de la descente énergétique, en construisant une société plus égalitaire et respectueuse de la Nature.


[1] Leur définition remontant à des temps immémoriaux, je suppose que leur perception a peut-être évoluée depuis.

[2] Pour une description plus talentueuse, lire l’extrait d’Ishmael dont ma pensée est plus qu’inspirée.

[3] David Holmgren, Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability (2002), p. 1.