A la recherche d’une éthique permacole

(Ceci est une ébauche de brouillon, vos avis éclairés sont appréciés.)

Vu que je me destine à faire pousser des choses et élever des bestioles vivantes, je cherche comment appliquer concrètement l’éthique de la permaculture dans mes futurs systèmes agricoles.

À ce sujet, j’ai trouvé particulièrement pertinente  la loi de compétition limitée, régissant les écosystèmes naturels, formulée par Daniel Quinn dans Ishmael (dont voici la traduction de l’extrait en question) :

Vous pouvez être en compétition et utiliser toutes vos capacités, mais vous ne pouvez pas chasser vos rivaux ou détruire leur nourriture ou leur en interdire l’accès. En d’autres termes, vous pouvez être en compétition, mais pas faire la guerre.”

Cette loi fait partie de la première éthique de la permaculture (à moins que ce ne soit l’inverse ?) : se soucier de la Terre. À un niveau « macro », la permaculture permet de créer des systèmes productifs sur peu d’espace, permettant de libérer de grands espaces sous-utilisés pour des écosystèmes naturels. Au niveau « micro », sur une ferme ou un terrain, des questions pragmatiques se posent : les poules et le renard, les salades et les limaces, …

Il semble à première vue que la notion même d’agriculture soit en contradiction avec la loi énoncée ci-dessus, puisqu’il s’agit de revendiquer un espace pour faire pousser des espèces utiles à l’Homme, ce qui implique de modifier les écosystèmes déjà présents, et de lutter contre toute atteinte à ce système (que ce soit par les insectes, les renards, les limaces ou les « mauvaises herbes »).

Pour régler ce problème, je dirais qu’en tant qu’espèce, l’Homme a le droit de consacrer de l’espace pour ses besoins primaires (habitat, nourriture). Il faut cependant garder une vue globale : l’Homme est une espèce parmi les autres, et les autres espèces ont droit de coexister avec nous dans nos systèmes anthropiques (même s’ils sont orientés pour nos besoins) et ont droit à des écosystèmes où l’Homme n’est pas présent. À l’heure actuelle l’Homme doit réquisitionner la moitié ou plus de l’énergie solaire reçue par la Terre, ce qui est clairement trop. C’est pour cela que notre consommation et de notre population doit diminuer (troisième éthique de la permaculture). La permaculture est une réponse à ce premier constat, puisqu’elle permet une production plus importante sur un minimum d’espace, et qu’elle recréé des écosystèmes (à forte diversité génétique) productifs destinés à l’Homme.

De ce point de vue, le potager est un exemple de système très artificialisé (car il reçoit de la matière organique d’autres systèmes par le compost, il est constamment sous surveillance humaine, les espèces sont hautement sélectionnées, fragiles et annuelles) et très productif. Une famille avec un terrain pourra être assez facilement autonome au niveau des légumes. Des techniques existent pour rendre cette « domination » humaine plus écologique (i.e. mimant des principes d’écologie naturelle). Par exemple le mulch (recouvrir le sol entre les plantes avec de la matière organique ou non) permet d’éviter que les « mauvaises herbes » se développent au détriment des chétifs légumes. C’est une solution non polluante, qui requiert peu d’énergie et pas d’entretien, et qui recycle d’éventuels déchets, bref la solution idéale. Sauf que le but est bien de sélectionner des plantes au détriment d’autres plantes (et de leurs écosystèmes associés). Cela n’est pas grave en soit si l’on s’arrange pour que ces écosystèmes puissent être représentés ailleurs sur le terrain ou à l’extérieur, dans un espace communal par exemple.

Un cas plus gênant concerne les bestioles qui viennent manger nos plantes. Est-ce qu’on se sent bien quand on écrase des limaces ? Est-ce juste ? Je n’ai pas eu à le faire puisque je n’ai pas de jardin, mais tout le monde avec un potager est concerné un jour ou l’autre par les limaces. Et c’est aussi une leçon : certains êtres vivants doivent mourir pour que l’on puisse vivre. David Holmgren dit, au sujet de la première éthique, « nous acceptons toutes les formes de vie ou les espèces comme ayant une valeur intrinsèque, peu importe à quel point elles nous incommodent (ou incommodent d’autres formes de vie qui nous importent). […] Quand nous faisons du tord à, ou que nous tuons d’autres formes de vie, nous le faisons toujours en conscience et avec respect; ne pas utiliser ce que nous tuons est le plus grand manque de respect ».

C’est là qu’entre en jeu la permaculture, dont le but est d’inter-connecter les systèmes. Supprimer des limaces est un acte immoral, mais donner ces limaces à manger aux canards participe au cycle de la vie, et nous n’avons fait qu’une intervention de plus, comme de désherber autour des légumes, ou d’éclaircir les semis. C’est encore mieux si, par un design intelligent, les canards n’ont pas besoin de notre intervention pour manger les limaces.

Si l’on ne peut pas interconnecter un élément perturbateur, par exemple le renard (ça se mange ?), alors il faudra inventer des systèmes pour éviter les nuisances, mais en aucun cas on ne pourra justifier d’en tuer un, juste parce qu’il mange des poules.

Pour résumer, je dirais que :

  1. chaque forme de vie a une valeur intrinsèque, en dehors de tout intérêt pour l’Homme
  2. les humains ont le droit de réserver des espaces pour leur nourriture,
  3. ces espaces doivent être les plus petits possible, ce qui implique une forme de production efficace (permaculture), et empêcher l’effet rebond, en limitant l’expansion démographique et économique,
  4. les espaces ainsi libérés doivent servir à préserver ou restaurer des écosystèmes naturels,
  5. les systèmes anthropiques doivent laisser une place à la nature (diversité écologique), dans la limite de la stabilité du système considéré (i.e. une certaine quantité de production doit être maintenue)
  6. les systèmes doivent être fortement (intra- et inter-)connectés, pour satisfaire au point 5, tout en respectant le point 1

Beaucoup de réflexions pour planter des salades, ce blog mérite bien son nom …

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6 commentaires

  1. En effet beaucoup de questions pour une salade!il me semble que vous faites un peu abstraction d’une evolution permanente des espaces naturels.Les forets qui nous entourent ne sont que l’evolution des semis de glands faits par des moines pour nourrir leurs cochons,tout en produisant du bois,il y a bien longtemps .Puis une agriculture de subsistance s’est installé par necessité de familles pauvres et tres nombreuses ,puis exode rural et l’arrivée des moutons pour sauvez les meubles, puis il y a 30 ans des lachers de sangliers et chevreuils par les chasseurs,invasions de renards…ect ect
    Oui il faut toujours s’adapter,et c’est pas fini,bientot le loup et il faudra arreter les moutons,tout ca bouge en permanence et il faut bien faire avec, à defaut d’un systeme pertinent,je vous parle pas de l’absurdité des politiques agricoles ,il y a trop à dire!la permaculture j’essaie d’en faire le plus possible,meme si je fais surtout de la conservation (à cause des grandes surfaces),mais c’est pas simple quand les sangliers viennent labourer votre travail,ou que des chiens errants deciment vos animaux…
    En tout cas ne faites pas des plans sans tenir compte de l’environnement (naturel et social) bien mis a mal par l’evolution d’une societé qui confond souvent boussole et speculation.
    vous faites pas trop de bile pour les limaces,une simple planche que l’on retourne au soleil,ca marche assez bien,et les canards aiment aussi la salade!pour les doryphores je les ramasse pour nourrir les carpes,on trouve souvent une solution avec l’observation ,l’analyse et l’action.menager et conduire imposent les choix necessaires au quotidien, faites bien,laissez braire et bon courage à vous,votre projet est plein de promesses,soyez habile et enthousiaste pour y parvenir… permacolement votre! jluc

  2. Salut Villefly,

    En effet les paysages ont été fortement modelés par les activités humaines, surtout depuis le néolithique. Je définis (de manière encore floue) l’état naturel non pas par l’absence de l’Homme (nature vs culture) mais plutot comme la manifestation des forces spontanées de la vie. Un champs de blé ne sera pas « naturel » car il est en monoculture et perpétuellement en déséquilibre (il faut ressemer chaque année). A l’opposé une foret comestible est tout à fait naturelle, car même si elle est issue d’une reflexion, et mise en place de l’Homme, dans une configuration d’espèces qui n’est pas spontanée, elle laisse libre expression aux synergies au processus naturels.

    Pour les canards je ne m’en fais pas vraiment. Je trouve juste ça absurde d’avoir à tuer des animaux qui cherchent juste à manger. Pour les canards, il existe des espèces plus carnivore qu’herbivore, le coureur indien a très bonne presse en permaculture.

    Pour les sangliers, il n’y aurait pas moyen de les capturer et de les manger (miam) ?
    Pour les chiens, peut être que des cygnes (ou des oies ?) pourraient protéger les autres animaux, il parrait qu’ils sont féroces. Bon je garantie pas le résultat face à des chiens errant.

    Merci pour les encouragements :)

  3. Salut !
    Je redécouvre ton blog a l’occasion d’un changement de voie dans mon propre parcours. Et cette réflexion proposée dans ce message tombe pile dans mes cordes et je la partage pleinement. Si tu veux approfondir sur ce genre de question je te conseil de te renseigner sur ce qu’on apelle la Land Ethic, ou l’Ecocentrism, en français il y a peu ou pas de chose. Récement il y a eu des traductions de Arn Naess très intéressante, même si par rapport a la décroissance on a l’impression que c’est du déjà vu.
    Un auteur peu traduit et très intéressant et J. Baird Callicott (en français juste qq.article et un petit opuscule récent sont traduit).
    Tu trouvera en français cependant pour 12 euros aux éditions VRIN : l’éthique environnementale, qui compile 13 articles sur le sujet. Assez intéressant.

    Un autre auteur Holmes Rolston III (ou qq.chose comme ça) de premier intérêt aussi.

    Bon, quoi qu’il en soit, je crois que tu n’est plus sur Montpellier ? C’est bien dommage, mais ça m’intéresse bien en tout cas de te revoir un de ses quatres qu’on creuses ses questions.
    Moi je me suis mis au jardinage aussi, mais je débute vraiment. J’ai bcp de chose a découvrir dans ce domaine.

    A bientôt!

  4. Salut Flo !

    C’est quoi ton changement de voie ? La perma, l’agriculture ?

    Merci pour les ref, je regarderai si l’occasion se présente :) (j’ai une pile de bouquins en souffrance)

    Je suis en Aveyron profond maintenant, mais faudra qu’on se voit sur Montpelle à l’occasion pour en parler en effet !

  5. Hehe…j’aime bien lire tout ça, ça c’est la véritable évolution au centre de la permaculture, vers un mode de vie éthique basé sur une synergie avec l’environnement.
    Et l’homme est-il carnivore? ou est-ce qu’il l’est parcequ’il le peut? Et quels sont les limites? Le fructivore doit bien s’être posé ces questions là. Et l’éthique de la nourriture, Fukuoka en parle mais je suis pas toujours convaincu, un article?
    Ca frôle la nourriture de l’esprit, le spirituel et le sacré tout ça, y a comme une cohérence lumineuse encore floue, parfois on brûle de l’approcher. De voir à travers, de trouver le nombre d’or, le véritable nom de dieu, ou Boudha, ou le Tao. Assis dans l’herbe, au fond du jardin…

    Obredim! ;)

  6. Salut Pascal,

    « Ca frôle la nourriture de l’esprit, le spirituel et le sacré tout ça, y a comme une cohérence lumineuse encore floue, parfois on brûle de l’approcher » J’ai cette impression là des fois …

    Pour le carnivorisme, je prépare un article sur la question, mais j’ai encore l’impression de manquer de connaissances sur certaines données.

    Pour le sacré, j’ai lu des choses très interessantes sur l’animisme par Daniel Quinn, j’en reparlerai, mais là aussi il faut que je me documente un peu plus.

    En tout cas content que tu lises mon blog :)

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