Mois: mai 2010

La nature

Cela fait déjà quelques temps que j’essaie de définir le concept de nature, et ce n’est pas évident. Pourtant j’ai le sentiment qu’une vérité fondamentale se cache derrière notre rapport à la nature, selon que l’on vivra « avec ou contre », « en harmonie ou en guerre », « version aïkido ou  karaté ». Or donc faut-il encore savoir de quoi on parle. Plutôt que de lire et synthétiser de gros pavés philosophiques ou métaphysiques qui ne doivent pas manquer d’exister sur la question, j’ai décidé de tenter une définition personnelle, en me basant sur ce que j’ai appris de la science permaculturelle, et de situations précises dans lesquelles je crois voir ou ne pas voir la présence de Dame Nature.

L’image la plus parlante, qui s’est révélée au cours de l’écriture de cet article, est que la nature est une mise en scène de la vie. Voyons ça de plus près.

La nature dans toute sa splendeur. Jungle du Laos.

La vie

La vie est apparue il y a un peu plus de trois milliards d’années. Définir la vie serait assez compliqué, mais comme tout le monde comprend ce que c’est, l’exercice ne s’impose pas. Le but de la vie semble être de se perpétuer. On peut placer ce désir aussi bien au niveau du gêne — avec la théorie du gêne égoïste de Richard Dawkins qui prétend que les formes vivantes ne seraient que des véhicules forgés par les gênes comme stratégie de perpétuation — que de la planète toute entière — c’est l’hypothèse biogéochimique de James Lovelock, selon laquelle l’ensemble de la biosphère terrestre participe au maintien de conditions propices à la perpétuation de la vie. Entre les deux, les espèces ont édifié (édifient) des stratégies pour survivre. Elles concernent plus précisément la capture et le stockage de l’énergie, de l’eau et des nutriments nécessaires à leur survie; la défense envers des organismes prédateurs ou parasites; et la reproduction.

Pour se perpétuer, la vie doit pouvoir s’adapter — évoluer. Cette évolution se passe en deux temps : tout d’abord des mutations génétiques spontanées introduisent une diversité génétique; ensuite, ces mutations se propagent par sélection naturelle si elles offrent des avantages évolutifs. Elles peuvent également rester en dormance dans une petite partie de la population et se propager si les conditions changent pour les rendre avantageuses.

Les stratégies de survie sont influencées par les biotopes — milieux physico-chimiques — dans lesquels les espèces évoluent (le théâtre et les décors), caractérisés principalement par l’intensité et la répartition de la pluviométrie et des températures. La vie peuplant ces biotopes a produit des biomes qui divisent la planète en grandes zones : forêts tropicales, forêts tempérées, savanes, maquis méditerranéen, déserts, toundra … caractérisées par leur faune et leur flore. Ces grandes catégories d’écosystèmes sont le résultat de la sélection naturelle concernant les stratégies de survie. Nous avons tendance à considérer cette survie comme une compétition, la « loi de la jungle », mais il est aujourd’hui évident qu’il s’agit plus de coopération. Les actions de la biocénose (la faune et la flore) d’un écosystème appartenant à un biome tendent toujours vers l’édification ou la perpétuation du climax écologique caractéristique de ce biome. Ainsi dans nos régions tempérées humides, un champ laissé à l’abandon deviendra après quelques décennies une forêt caducifoliée.

Or pour édifier la pièce de théâtre, le jeu d’acteur est indispensable. La vie, représentée dans cette métaphore par les humains sur les planches, a besoin de se parer de rôles (écologiques) et d’interagir pour jouer la pièce. Lorsqu’une perturbation a lieu (feu de forêt, inondation, tremblement de terre, coupe franche ou labour), toute une chaîne d’actions se met en place pour retourner à un état stable, une homéostasie. Se mettent tout d’abord en place ce qu’on appelle les « mauvaises herbes », qu’on considère mauvaises seulement parce qu’elles se mettent sur notre chemin, amoureusement retourné au tracteur. Elles ont pour but de panser les plaies infligées par les perturbations, en quelque sorte une mesure d’urgence pour éviter la perte de nutriments. La biomasse créée permet de protéger le sol de l’action érosive du soleil, du vent et de l’eau. Les racines traçantes permettent de maintenir le sol en place. Le sol est enrichi en azote et divers minéraux. Ces premiers stades permettent de préparer la venue des espèces plus matures. Les ronces par exemple permettent de supprimer l’herbe par leur ombrage (les graminées empêchent les arbres de pousser à cause d’une substance sécrétée par leurs racines, et sont en compétition pour l’eau), de mobiliser des éléments nutritifs qu’ils redistribuent lors de la chute des feuilles, et protègent les arbres des herbivores grâce à leurs épines.

La coopération se trouve également à l’intérieur de chaque succession. Les espèces ont généralement co-évoluées en polycultures, où chaque élément assure une fonction écologique : protection contre les prédateurs, couvres-sol, mobilisateurs de minéraux, supports … Ce partenariat écologique est particulièrement visible entre les espèces animales et végétales. Les espèces végétales dépendent souvent des animaux pour leur reproduction, utilisant la motricité de ces derniers pour disperser leurs progéniture au loin. Ainsi les graines se sont parées d’une paroi charnue, formant un fruit qui est ingéré par un animal, et dont les graines sont restituées plus loin dans un paquet nutritif que sont les déjections; ou tout simplement de crochets permettant de s’accrocher à la fourrure de certains animaux.

Théâtre de rue

Voici décrit le théâtre de la vie. Nous avons le biotope (la scène et le décor), la vie (les personnes sur scène), l’évolution (le scénario) et enfin la nature (la représentation).
Pour reformuler, la nature émerge du rôle de la vie (interactions fonctionnelles) étant données des contraintes évolutionnistes (stratégies de perpétuation) et un milieu donné (modalités de la perpétuation).

La nature peut être définie globalement, mais ses manifestations et la perception que nous en avons sont toujours locales, et une même pièce de théâtre sera interprétée différemment suivant le contexte. La nature se trouve présente à chaque fois que l’on voit la pièce de théâtre se dérouler, même si ce qu’on en perçoit n’est qu’un court extrait, et que la scène semble se dérouler malgré tout.

Et l’Homme ?

Il reste une question importante et épineuse, le rôle d’Homo sapiens dans le théâtre. En effet la nature et la vie sauvage sont souvent opposées à la culture et à l’humain civilisé. Il faut dire que le « malgré tout » prend toute sa signification concernant nos sociétés et la nature.

Comme nous l’avons vu, les biomes résultent d’une coévolution de ses différents membres. Ainsi toute espèce a une influence, et toute espèce « jardine » son environnement, pour le rendre (inconsciemment ou non) plus propice à sa survie. Par exemple les animaux frugivores ensemencent le milieu des graines de leurs arbres préférés, les herbivores favorisent la croissance des graminées en les broutant, et les carnivores régulent les populations de leurs proies des éléments les plus faibles. En ce sens les humains, comme chaque espèce, modifient leur environnement.

La maitrise de la nature

Cependant l’humain, grâce à la maitrise du feu et des outils, a pu augmenter considérablement son influence. Contrairement à ce que l’on pense généralement, les peuples de chasseurs-cueilleurs préhistoriques ou modernes modifi(a)ent largement leur environnement grâce aux feux déclenchés selon un modèle bien précis. Ces feux simulent une catastrophe naturelle, et favorisent des systèmes plus nourriciers pour les humains, comme les baies et les herbivores associés aux prairies (par exemple les bisons favorisés par les amérindiens).  En Australie, la gestion de l’écosystème par les aborigènes des plaines désertiques permet de concentrer la fertilité dans certaines zones1. La culture sur abatti-brûli, considérée comme une sauvagerie, est en fait une gestion fine de l’écosystème, pour peu que les observateurs européens arrivent à voir les jardins dans la jungle, créés par les amérindiens2, et que les peuples maitrisent leur démographie pour rendre le modèle durable.

La seconde grande évolution est celle de la révolution néolithique, pendant laquelle l’Homme a commencé à domestiquer des espèces sauvages. Parmi elles, la plus importante pour nous a sans aucun doute été le blé, fondateur des premiers empires, ancêtres de notre empire occidental. La principale caractéristique de l’agriculture est qu’elle s’appuie sur une ou plusieurs espèces annuelles. De ce fait, les agriculteurs doivent adapter l’écologie de la nature environnante à celle de leurs espèces domestiquées. Or le blé est une plante opportuniste qui colonise les bords de rivières périodiquement inondés et chargés d’alluvions charriés par le courant3. Les grains de blé nous indiquent l’écologie de la plante : stocker de quoi assurer sa descendance avant que les espèces plus matures ne prennent le relais, et attendre qu’une autre catastrophe ne laisse une nouvelle opportunité. Une civilisation fondée sur le blé doit donc perpétuellement bloquer la succession écologique, reproduisant des catastrophes par le labour, et la fertilité alluvionnaire par des engrais naturels ou minéraux. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le biotope primaire de bon nombre des « mauvaises herbes » de nos champs soit des vallées alluviales ou des marécages4.

Le rapport à la nature

Après avoir précisé ma définition de la nature, ainsi que quelques considérations sur la relation entre les Hommes et la manière dont ils obtiennent leur nourriture, je peux enfin passer à la véritable question, celle de notre rapport à la nature, et des enseignements du passé pour reconsidérer notre futur.

L’agriculture — Commençons par le plus simple : les conséquences de l’agriculture sur notre rapport à la nature. Le champ de blé étant rarement compatible avec la forêt, cette dernière est rasée pour faire place aux cultures annuelles. Il convient au passage de noter que l’étymologie du mot « forêt » renvoie au bas-latin foresta, qui signifie « ban », et qui donnera entre autre en italien le mot forestiere, « l’étranger ».
L’agriculture est un combat permanent contre la nature, qui réclame une succession écologique vers le climax associé au biotope, chez nous une forêt. Elle doit combattre les médecins du sol, qui cherchent à stopper l’hémorragie ouverte qu’est un champ laissé nu après un labour, exposé aux attaques érosives des éléments. L’opposition la plus fondamentale entre l’agriculture et la nature est que moins il y a de nature, mieux se porte l’agriculture. Du moins jusqu’à un certain point, avant que les déforestations n’entrainent sécheresses, inondations et érosion qui ont anéanti tant de civilisations. En effet lorsqu’on abat une partie de forêt, on fait de la place pour les cultures, mais on supprime aussi les nuisances potentielles que sont les animaux et les végétaux sauvages qui ravagent les cultures. Une perte de biodiversité est compatible avec l’agriculture, et cette dernière n’est rien d’autre qu’une perte de biodiversité. L’apparente diversité des variétés créées par l’agriculture traditionnelle, et perdue par l’agriculture industrielle, ne peut masquer la perte de la diversité d’espèces que l’humanité consommait avant la révolution néolithique. L’agriculture marque donc clairement une distinction de l’Homme a la nature, et un combat permanent contre cette dernière.

Avant l’agriculture — Mais qu’en était-il pour les humains pré-agricoles ? La réponse est plus nuancée. Brûler une partie du paysage n’est pas anodin, et pourrait être légitimement pris pour une guerre à la nature. Cependant l’exemple des aborigènes montre que cela peut augmenter la fertilité en la concentrant au dépend des zones moins fertiles. Cette stratégie permet, comme chez les amérindiens, de favoriser des étapes de la succession plus propices à l’Homme, les arbres fruitiers par exemple étant plus héliophiles que les espèces climaciques. Mais contrairement aux agriculteurs, les peuples sauvages ne portent pas le fardeau de bloquer la succession à une étape donnée. Ils favorisent un état qui les favorise, mais ne s’accaparent pas un espace dont il revendique un droit d’usage unique.

La deuxième stratégie que j’ai citée concernant les peuples tribaux est celle de la forêt comestible. Ici, les Hommes redirigent habilement la succession en plantant des espèces utiles. La différence entre brûler une forêt et planter des arbres d’un côté, et labourer et planter des céréales de l’autre ne saute pas aux yeux de prime abord. Revenir à la métaphore du théâtre va me permettre de clarifier les choses. Dans le cas de l’agriculture, l’agriculteur devient metteur en scène et fait recommencer la pièce à la fin du premier acte.
Dans l’autre cas, la stratégie primitive consiste à changer les acteurs qui jouent la pièce, pour en sélectionner d’autres qui lui plaisent plus. Le point important ici est que dans le deuxième cas, la pièce se joue : le scénario (évolution) et la représentation (la nature) sont respectées. L’agriculture, elle, ne permet pas à la représentation de se jouer, l’agriculteur ne veut pas respecter le script, et il est obligé de recommencer la pièce à chaque fois qu’elle sort de ses propres plans.

Après l’agriculture — Voici une dizaine de siècles que la civilisation s’étend sur le monde, et annule les représentations qui se jouaient localement. Notre troupe théâtrale La Civilisation et ses franchises ont mis au chômage les artistes locaux, qui disparaissent plus ou moins rapidement quand ils n’ont tous bonnement pas déjà disparus. Même le souvenir de l’histoire qui se jouait dans ce théâtre s’est estompé. Il est grand temps de rejouer la pièce, à partir du script originel, en piochant éventuellement quelques accessoires empruntés aux troupes franchisées.

Ce que je viens de décrire n’est rien de plus que la permaculture. Cette dernière est un creuset dans lequel se mélangent une vision tribale du monde, des techniques traditionnelles et un contexte moderne. Il faut utiliser nos connaissances en écologie non seulement pour comprendre, mais aussi pour élaborer des systèmes qui nous permettront de vivre pleinement. L’écologie est une pierre de Rosette qui nous permet de déchiffrer en grande partie le scénario de la pièce, écrit dans un très vieux langage dont notre civilisation a perdu la signification. Nous pouvons aussi tenter de comprendre le scénario en apprenant des rares humains qui le jouent encore, les tribus de chasseurs-cueilleurs modernes, qui connaissent encore le langage originel.

Il nous reste peu de temps avant que le déclin énergétique ne réduise peu à peu notre marge de manœuvre. Nous avons besoin rapidement d’une révolution culturelle centrée sur la nature et non plus l’humain qui nous conduira à une révolution agricole, à moins que ce ne soit l’inverse.

La forêt nourricière tempérée

La forêt nourricière ou comestible de Robert Hart, en Angleterre, est (était) la première connue du genre en milieu tempéré. Ce type d’écosystème cultivé est le meilleur exemple de ce que pourrait être une méthode de culture alimentaire qui laisse s’exprimer les forces de la nature, orientées ou colorées par la main de l’Homme. Un système stable et productif, particulièrement bien adapté à la descente énergétique à venir, et qui nous reconnecte à la beauté de nos origines arboricoles. Un parfum de jardin d’Eden ?

Notes & références

  1. Aboriginal Land Use, David Holmgren. Collected writings & Presentations 1978-2006 — Article Four.
  2. Beyond Wilderness, Toby Hemenway. Permaculture Activist n° 51.
  3. Against the Grain: How Agriculture Has Hijacked Civilization, Richard Manning.
  4. Encyclopédie des plantes bio-indicatrice,  Gérard Ducerf. Vol. 1.
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Faire la connexion

La conception permaculturelle est la connexion entre des choses. Ce n’est pas l’eau, la poule ou l’arbre. C’est la manière dont l’eau, la poule et l’arbre sont connectés. C’est à l’opposé de ce qu’on nous a enseigné à l’école. L’éducation prend chaque chose, la pousse à part, et ne fait aucune connexion. La permaculture créé les connexions, car dès que vous avez créé une connexion, vous pouvez nourrir la poule avec l’arbre. — Bill Mollison