Traductions

Ishmael, extrait sur l’agriculture

Extrait d’Ishmael, de Daniel Quinn.

Ishmael est le premier roman d’une suite comprenant « Story of B », « My Ishmael » et « Beyond Civilization ». Ishmael relate un dialogue socratique entre un gorille et son élève humain. Quinn y oppose la culture des Preneurs (Takers) à celle des Laisseurs (Leavers). La première représente la culture de l’immense majorité des Hommes, ceux issus des peuples agriculteurs. La seconde représente celle des chasseurs-cueilleurs, que ce soit nos ancêtres préhistoriques ou les rares peuples chasseurs-cueilleurs encore vivants. L’extrait prend place après qu’Ishmael ait demandé à son élève de lui donner la loi ou l’ensemble de lois qui président la communauté de la vie depuis son origine.

« Bon. Comme je vois les choses, il y a quatre choses que les Preneurs font et qui ne sont jamais faites par le reste de la communauté, et ces choses sont fondamentales à leur système de civilisation. Premièrement, ils exterminent leurs concurrents, ce qui n’ai jamais arrivé dans la nature. Dans la nature, les animaux défendent leur territoire et leur butin, envahissent le territoire de leurs concurrents et préemptent leurs proies. Certaines espèces comptent même des concurrents parmi leurs proies, mais ils ne chassent jamais leurs rivaux juste pour les tuer, comme le font les éleveurs et les cultivateurs avec les coyotes, les renards et les corbeaux. Ce qu’ils chassent, ils le mangent. »

Ishmael acquiesça. « Notons cependant qu’il y a des animaux qui tuent aussi pour se protéger, ou même s’ils se sentent seulement menacés. Par exemple des babouins peuvent attaquer un léopard qui ne les a pas attaqués. Ce qu’il faut voir, c’est que bien que les babouins vont aller rechercher de la nourriture, ils n’iront jamais chercher un léopard. »

« Je ne suis pas sûr de voir ce que vous voulez dire. »

« Je dis qu’en absence de nourriture, les babouins s’organisent entre eux pour trouver un repas, mais en l’absence de léopard, ils ne vont jamais s’organiser pour trouver un léopard. Autrement dit, c’est comme vous avez dit : quand les animaux vont chasser —même les animaux extrêmement agressifs comme les babouins— c’est pour obtenir de la nourriture, pas pour exterminer des concurrents ou même des animaux qui les chassent. »

« D’accord, je vois ce que vous voulez dire maintenant »

« Et comment pouvez vous savoir que cette loi est invariablement observée ? Je veux dire, mis à part le fait que l’on n’a jamais vu des rivaux s’exterminer les uns les autres, dans ce que vous appelez la nature. »

« Si elle n’était pas scrupuleusement respectée, alors comme vous avez dit, les choses ne seraient pas ce qu’elles sont. Si les concurrents se chassaient les uns les autres juste pour se tuer, alors il n’y aurait plus de rivaux. Il y aurait seulement une espèce à chaque niveau de compétition : la plus forte. »

« Continuez »

« Ensuite, les Preneurs détruisent systématiquement la nourriture de leurs concurrents pour faire place à la leur. Rien de tel ne se passe dans la communauté sauvage. La règle est : prenez ce dont vous avez besoin, et laissez le reste tranquille ».

Ishmael acquiesça.

« Ensuite, les Preneurs refusent l’accès à la nourriture à leurs concurrents. Dans la nature, la règle est : vous pouvez protéger l’accès à ce que vous mangez, mais vous ne devez pas interdire l’accès à la nourriture en général. Autrement dit, vous pouvez dire « cette gazelle est la mienne », mais vous ne pouvez pas dire « toutes les gazelles sont à moi ». Le lion défend ses prises comme siennes, mais pas le troupeau entier.

« C’est exact. Mais supposez que vous avez produit votre propre troupeau, de zéro, pour ainsi dire. Est-ce que vous pourriez prétendre que le troupeau vous appartient ? »

« Je ne sais pas. Je suppose, tant que votre politique n’est pas de dire que tous les troupeaux du monde sont les votre. »

« Et à propos d’interdire l’accès de ce que vous cultivez à vos concurrents ? »

« Notre politique est : chaque mètre carré de cette planète nous appartient, donc si nous cultivons tout cet espace, alors par malchance tous nos concurrents devront s’éteindre. Notre politique est d’interdire l’accès de toute la nourriture du monde à nos concurrents, et c’est quelque chose qu’aucune autre espèce ne fait. »

« Les abeilles vous interdiront l’accès à ce qu’il y a à l’intérieur de leur ruche dans le pommier, mais ne vous interdiront pas l’accès aux pommes. »

« C’est juste. »

« Bien. Vous avez dit qu’il y avait une quatrième loi que les Preneurs mettent en oeuvre et qui ne se retrouve pas à l’état naturel »

« Oui. À l’état sauvage, le lion tue une gazelle et la mange. Il ne tue pas une deuxième gazelle pour la mettre de côté pour le lendemain. Les biches mangent l’herbe qui est là. Elles ne coupent pas l’herbe pour la mettre de côté pour l’hiver. Mais les Preneurs font ces choses. »

« Vous semblez moins sûr sur ce point. »

« Oui, j’en suis moins sûr. Il y a des espèces qui stockent de la nourriture, mais la plupart ne le font pas ».

« Dans ce cas, vous avez raté l’essentiel. Chaque créature stocke de la nourriture. la plupart la stocke simplement dans leur corps, comme le font le lion et la biche. Pour d’autres, ça ne va pas avec leurs adaptations, et elles doivent la stockée de manière externe. »

« D’accord, je vois ».

« Il n’y a pas d’interdiction au stockage de nourriture tel quel. Ça ne se pourrait pas, car c’est ce qui fait fonctionner tout le système : les plantes vertes stockent la nourriture pour les herbivores, les herbivores stockent la nourriture pour les carnivores, et ainsi de suite. »

« C’est vrai, je n’y avais pas pensé de cette façon. »

« N’y a t-il rien d’autre que les Preneurs font et qui n’a jamais été fait dans le reste de la communauté vivante ? »

« Rien que je puisse voir. Rien qui semble pertinent pour faire fonctionner une communauté. »

« Cette loi que vous avez admirablement bien décrite définit les limites de la compétition dans la communauté vivante. Vous pouvez concurrencer avec toutes vos possibilités, mais vous ne pouvez pas chasser vos rivaux ou détruire leur nourriture ou leur en interdire l’accès. En d’autres termes, vous pouvez concurrencer, mais pas faire la guerre. »

« Oui. Comme vous avez dit, c’est la loi garante de la paix. »

« Et qu’elle est l’effet de cette loi ? Qu’est ce qu’elle promeut ? »

« L’ordre »

« Oui, mais je suis sur quelque chose d’autre maintenant. Qu’est ce qui se passerait si cette loi avait été abrogée il y a dix millions d’années ? Comment serait la communauté ? »

« Encore une fois, je dirais qu’il n’y aurait plus qu’une forme de vie à chaque étage de concurrence. Si tous les concurrents pour l’herbe se faisaient la guerre depuis dix millions d’années, je pense qu’un gagnant aurait émergé depuis. Ou peut être qu’il y aurait eu un vainqueur insecte, un vainqueur aviaire, un vainqueur reptile etc. Cela se reproduirait à chaque étage. »

« Alors qu’est ce que la loi promeut ? Qu’elle est la différence entre cette communauté et la communauté actuelle ? »

« La diversité. »

« Bien entendu. Et quel est l’avantage de la diversité ? »

« Je ne sais pas. C’est sûrement plus … intéressant. »

« Quel est le problème d’une communauté qui ne compte que de l’herbe, des gazelles et des lions ? Ou une communauté qui ne contient rien d’autre que du riz et des Hommes ? »

J’ai regardé dans le vide un moment. « Je pense qu’une communauté comme ça serait écologiquement fragile. Elle serait hautement vulnérable. Un changement des conditions existantes, et tout peut s’effondrer. »

Ishmael acquiesça. « La diversité est un facteur de survie de la communauté elle-même. Une communauté d’une centaine de million d’espèces peut survivre à pratiquement n’importe quoi à part une catastrophe globale. Parmi cette centaine de millions, il y en a des milliers qui pourraient survivre à une baisse de vingt degrés de la température globale — qui serait bien plus dévastatrice que ça en à l’air. Dans cette centaine de millions il y en a des milliers qui pourraient survivre à une hausse de la température de vingt degrés. Mais une communauté d’une centaine ou d’un millier d’espèces n’a aucune possibilité de survivre. »

« Exact. Et c’est la diversité qui est prise pour cible ici. Chaque jour des douzaines d’espèces disparaissent directement à cause de la manière de combattre illégale des Preneurs. »

« Maintenant que vous savez qu’il y a une loi impliquée, est-ce que ça fait une différence dans la perception que vous avez de ce qui se passe ? »

« Oui. Je ne pense plus que l’on fait une bourde. Nous ne détruisons pas le monde parce que nous sommes maladroits. Nous détruisons le monde parce que nous sommes, littéralement et délibérément en guerre contre lui. »

« Comme vous l’avez expliqué, la communauté vivante serait détruite si toutes les espèces s’extrayaient des règles de la compétition prévues par cette loi. Mais que ce passerait-il si une seule de ces espèces s’en affranchissait ? »

« Vous voulez dire, autre que les Hommes ? »

« Oui. Bien sûr, elle devrait posséder une habileté et une détermination quasi humaine. Supposez que vous êtes une hyène. Pourquoi devriez-vous partager le gibier avec ces lions paresseux et dominateurs ? C’est toujours la même chose : vous tuez un zèbre, et le lion arrive, vous repousse, et se sert pendant que vous attendez les restes. Est-ce juste ? »

« Je pensais que ça se passait dans l’autre sens— que les lions tuaient et que les hyènes les harcelaient. »

« Les lions tuent, bien sûr, mais ils se contentent parfaitement de s’approprier les proies des autres s’ils peuvent. »

« Ok »

« Donc vous en avez marre. qu’est ce que vous allez faire ? »

« Exterminer les lions »

« Et quels en sont les effets ? »

« Plus de tracas »

« De quoi les lions vivaient-ils ? »

« De gazelles. De zèbres. De gibier. »

« Maintenant il n’y a plus de lions. Quelles conséquences sur vous ? »

« Je vois ou vous voulez en venir. Il y a plus de gibier pour nous. »

« Et que se passe t-il quand il y a plus de gibier pour vous ? »

Je le regardai avec des yeux vides.

« Bon. Je supposais que vous connaissiez le B A BA de l’écologie. Dans la communauté sauvage, dès que le nourriture d’une population augmente, cette population augmente. Comme cette population augmente, ses approvisionnement en nourriture diminuent, et comme ses approvisionnements diminuent, cette population diminue. C’est cette interaction entre populations de proies et populations prédatrices qui permet que tout soit en équilibre. »

« Je le savais. C’est juste que je n’y pensais pas. »

« Eh bien », dit Ishmael en fronçant les sourcils d’un air perplexe, « pensez. »

Je ris. « Ok, alors, les lions partis, il y a plus de nourriture pour les hyènes, et notre population augmente. Elle augmente au point que le gibier se fait rare, alors elle commence à se rétrécir. »

« Ça devrait être le cas en condition normale, mais vous avez changé ces conditions. Vous avez décidé que la loi de la compétition limitée ne s’applique pas aux hyènes. »

« Exact. Alors nous avons exterminé nos adversaires. »

« Ne me faites pas vous tirer chaque mot de la bouche. Je veux que vous travailliez. »

« Ok, voyons voir. Après que nous ayons exterminé nos concurrents pour le gibier … notre population augmente jusqu’à ce que le gibier se fasse rare. Il n’y a plus de rivaux à exterminer, alors nous devons augmenter la population de gibier … je vois mal les hyènes en éleveuses. »

« Vous avez tué tous vos concurrents pour le gibiers, mais votre gibier à des rivaux eux aussi — des rivaux pour l’herbe. Ce sont maintenant vos rivaux. Tuez les et il y aura plus d’herbe pour votre gibier. »

« Exact. Plus d’herbe pour le gibier signifie plus de gibier pour les hyènes, plus de hyènes signifie … que reste t-il à tuer ?. » Ishmael souleva ses sourcils. « Il ne reste plus rien à tuer ».

« Réfléchissez. »

Je réfléchis. « Ok. nous avons exterminé tous nos concurrents directs et indirects. Maintenant il reste un nouveau concurrent—les plantes en compétition pour l’espace et la lumière avec l’herbe. »

« C’est exact. alors il y aura plus d’herbe pour votre gibier et plus de gibier pour vous. »

« Amusant … C’est considéré comme un travail quasi sacré par les agriculteurs et les éleveurs. Exterminez tout ce que vous ne pouvez pas manger. Exterminez tout ce que ne mange pas ce que vous mangez.

« C’est un travail sacré dans la culture des Preneurs. Plus vous détruisez de concurrents, plus il peut y avoir d’Hommes sur Terre, et cela rend ce travail le plus sacré qui soit. Une fois que vous vous êtes extrait de la loi de compétition limitée, tout dans le monde à l’exception de votre nourriture et de la nourriture de votre nourriture devient un ennemi à abattre. »

« J’ai une question. Je me demande si l’agriculture elle-même n’est pas contraire à cette loi. Je veux dire, ça semble contraire à cette loi par définition. »

« Ça l’est, si votre seule définition est celle des Preneurs. Mais il y a d’autres définitions. L’agriculture ne doit pas forcément être une guerre faite à toute vie qui ne contribue pas à votre croissance. »

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La permaculture, fondation du mouvement des villes en transition

Cet article est la traduction d’un extrait du Transition Handbook (librement disponible, pour une future version collective), dans lequel Rob Hopkins parle des liens entre la permaculture et les villes en transition. Plus que la dualité ville/campagne, la différence d’approche entre les deux concepts semble être le choix d’une stratégie d’isolation ou de transformation vis à vis du courant mainstream de nos sociétés.

Rob Hopkins

Rob Hopkins

La permaculture est un des principaux fondements du concept de Transition. La permaculture est quelque chose de notoirement difficile à expliquer en une seule phrase: elle résiste à une définition improvisée qui permettrait de se faire une idée précise. La permaculture est par essence un système de conception (design) pour la création d’habitats humains soutenables. En concevant la transition que nos villages et nos communautés devront inévitablement entreprendre, nous avons besoin d’un modèle de conception avec lequel nous pouvons assembler ses divers composants — social, économique, culturel et technique — de la manière la plus efficace possible. La permaculture peut être vue  comme un ensemble de fondements éthiques sur lesquels se base le travail des Transitions, et comme une colle pour assembler tous les éléments d’habitats post pic pétrolier. La raison pour laquelle les gens avec une formation en permaculture ont tendance à saisir le concept de Transition avant tout le monde est qu’il est basé sur des principes de la permaculture. J’ai passé les dix dernières années à enseigner la permaculture, et son éthique et ses principes ont souvent été à la base de mes réflexions.

La permaculture a été définie dans les années 70, au moment de la première crise pétrolière, comme une « agriculture soutenable » (permanent agriculture), passant des plantes annuelles et de la monoculture à des systèmes multi-étagés utilisant des arbres et des plantes pérennes productives et utiles.

Son application aux systèmes agricoles a rapidement été élargie, car il devenait clair qu’une nourriture soutenable ne pouvait être isolée d’une multitude d’autres éléments qui font une société — l’économie, la construction, l’énergie, etc. Le terme « permaculture » est devenu depuis la contraction de permanent culture, s’attachant à la création de cultures durables. Son premier exposé minutieux, le livre «Permaculture: a Designer’s Manual» de Bill Mollison était en fait un manuel pour réparer la Terre, un travail étonnamment vaste, ambitieux et encyclopédique qui offrait au lecteur une boite à outils pour la restauration de la planète. Pendant les cinquante année suivantes, la permaculture a été perçue par beaucoup — au moins dans le psyché de la culture dominante, et malgré le fait qu’elle fut à l’origine ou qu’elle inspira des milliers de projets dans le monde — comme une méthode bizarre de jardinage utilisant des pneus de voiture et d’obscures plantes que probablement personne ne voudrait avoir pour le souper.

En 2004, David Holmgren, co-inventeur du concept, publia le livre «Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability», qui redessina la permaculture comme une science de conception radicale, et redéfinit les principes de la permaculture comme les principes nécessaires à un monde post pic pétrolier. Quand je découvris le pic pétrolier, ma première réponse fut instinctivement d’utiliser les principes de la permaculture pour définir une réponse. Je fus frappé de voir que le mouvement que j’affectionnais et dont je faisais partie était toujours à un tel  stade embryonnaire concernant sa proéminence dans la conscience nationale, ainsi que de la nécessité pour sa compréhension d’initier une transformation sociale de masse,  que nous avions besoin d’un énorme démarrage. J’ai commencé à me demander le pourquoi de cette situation. Et puis je suis tombé sur un excellent et perspicace article de Eric Stewart, dans lequel il a écrit :

Il me semble que la permaculture contient deux types d’impulsions : l’une consiste à s’éloigner du courant mainstream, l’autre consiste à travailler à la transformation de la société. Bien qu’on puisse considérer que l’éloignement du courant mainstream est une action qui transforme la société, je pense qu’il y a un déséquilibre dans la manifestation culturelle de la permaculture qui a favorisé l’isolation au détriment de l’interaction. Le changement culturel dont nous avons besoin nécessite d’augmenter l’interaction pour augmenter la disponibilité des ressources offertes par la permaculture.

Pour moi, ce texte met le doigt où il faut. La permaculture est un mouvement qui offre, comme redéfini par Holmgren, le système de conception et la base philosophique d’une société post pic pétrolier, tout en étant, selon Stewart, coupable de se maintenir à distance d’une telle société. Le pic pétrolier est pour moi un appel aux ébénistes et aux fabricants de chaises dans leurs bois, aux maraîchers et aux pépiniéristes près de leurs routes brumeuses de campagne, et aux installateur d’éoliennes individuelles sur leurs montagnes venteuses, de ramener toutes leurs compétences merveilleuses accumulées, l’intuition qu’ils ont obtenu par des années de pratique et de contemplation, là où la majeur partie de la population commence à réaliser que les choses ne vont pas bien. C’est un appel à apprendre de nouvelles méthodes de communication avec le plus grand nombre, et dans une éthique de service, de chercher à impliquer les autres à une échelle sans précédent.

L’approche de la Transition est une approche dans laquelle, je l’espère, les principes de la permaculture sont implicites, et non explicites. C’est ma tentative pour contourner le fait que la permaculture est un concept très compliqué à expliquer à une personne rencontrée dans un bar qui vous demande ce que ça signifie, si vous n’avez pas de tableau et de marqueurs et une quinzaine de minutes pour dessiner des poules, des mares et des serres. Les principes de la permaculture, étant définis pour diffuser les concepts de la permaculture au plus grand nombre, en les présentant comme fondamentaux pour toute réponse à une descente énergétique, sont à la base de cette approche. Le concept de Transition est d’une certaine manière plus facile à expliquer, laissant plus de temps pour d’autres conversations. C’est pourquoi, si vous avez une connaissance en permaculture, les principes des Transitions vous sembleront familiers.

L’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka et la permaculture

L’article suivant est la traduction d’un article de Larry Korn sur les liens entre agriculture naturelle et permaculture. Cet article est d’autant plus intéressant qu’il existe souvent une confusion entre les deux concepts dans le monde francophone. Je détaille un peu plus ma compréhension de leurs différences dans ce billet.

Masanobu Fukuoka est un agriculteur/philosophe qui vit[1] sur l’île de Shikoku dans le sud du Japon. Sa technique d’agriculture ne nécessite pas de machines, pas de produits chimiques et très peu de désherbage. Il ne laboure pas le sol et n’utilise pas de compost préparé et néanmoins l’état du sol de ses vergers et de ses champs s’améliore d’année en année. Sa méthode ne crée pas de pollution et ne nécessite pas d’énergie fossile. Sa méthode nécessite moins de travail qu’aucune autre, et pourtant les récoltes de son verger et de ses champs rivalisent avec les fermes japonaises les plus productives utilisant les techniques de la science moderne.

Masanobu Fukuoka

Comment cela est-il possible ? J’avoue, quand je me suis rendu la première fois dans sa ferme en 1973, j’étais sceptique. Mais il y avait une preuve — de beaux grains dans les champs, un verger en bonne santé avec une couverture au sol de légumes, d’herbes sauvages et de trèfle blanc. Au cours des deux ans pendant lesquels j’ai vécu et travaillé là-bas, ses techniques et sa philosophie sont peu à peu devenues claires pour moi.

Je n’avais pas entendu parlé de permaculture à ce moment là, mais je vois maintenant que la ferme de Fukuoka est un modèle classique d’une conception permaculturelle. Il est étonnant que Fukuoka et Bill Mollison, en travaillant de manière indépendante, sur deux continents avec des conditions environnementales complètement différentes soient arrivés à des réponses si semblables à la question « Comment les gens peuvent-ils vivre de manière soutenable et en harmonie avec la Nature sur cette planète ». Tous deux prétendent que les principes de leur système peuvent être adaptés à n’importe quel climat.

Fukuoka, dans son livre "La révolution d'un seul brin de paille" est peut-être celui qui a le mieux exposé la philosophie de base de la permaculture. En bref, c'est la philosophie de travailler avec, plutôt que contre, la Nature; d'une observation sensée plutôt que de travail insensé; et de regarder les plantes et les animaux suivant l'ensemble de leurs fonctions plutôt que de traiter chaque domaine comme un système à production unique. (Bill Mollison dans Permaculture 2)

Mollison et Fukuoka ont pris des routes complètement différentes pour arriver en grande partie au même endroit. La permaculture est un système de planification dont le but est de maximiser les connexions fonctionnelles de ses éléments. Elle intègre la production de céréales et d’animaux avec une gestion de l’eau soignée. Les habitations et autres structures sont conçues pour une efficacité énergétique maximale. Tout est conçu pour travailler de concert et évoluer dans le temps pour se mélanger harmonieusement en un système agricole complet et soutenable.

Le concept clef est « design » (ou conception, ou planification). La permaculture est un système consciemment planifié. Le permaculteur utilise soigneusement sa connaissance, son habileté et sa sensibilité pour faire un plan, et ensuite l’implémenter. Fukuoka a créé l’agriculture naturelle à partir d’une perspective complètement différente.

L’idée de l’agriculture naturelle est venue à Fukuoka quand il avait à peu près 25 ans. Un matin, alors qu’il regardait le lever de soleil depuis un endroit surplombant la baie de Yokohama, une inspiration l’a saisi. Il s’aperçut que la Nature était intrinsèquement parfaite. Les problèmes ne surgissent que quand les gens essaient d’améliorer la Nature et utilisent la Nature uniquement à l’avantage des humains. Il essaya d’expliquer ce qu’il avait compris aux autres, mais comme ils ne pouvaient pas comprendre, il prit la décision de retourner à la ferme familiale. Il décida de créer un exemple concret de sa compréhension en l’appliquant à l’agriculture.

Mais par où commencer ? Fukuoka n’avait pas de modèle à suivre. « Pourquoi ne pas essayer ceci ? pourquoi ne pas essayer cela ? ». C’est la méthode habituelle pour développer des techniques agricoles. Ma façon était différente. « Et si j’essayais de ne pas faire ceci ? et si j’essayais de ne pas faire cela ? — c’est la voie que j’ai suivie. Maintenant je sème simplement des graines et j’épands de la paille pour faire pousser mon riz, mais ça m’a pris plus de 30 ans pour parvenir à cette simplicité ».

Fukuoka et Mollison

L’idée de base pour faire pousser son riz lui est venue un jour alors qu’il passait devant un vieux champ laissé à l’abandon et non labouré depuis des années. Il a alors vu des pousses de riz vigoureuses à travers un enchevêtrement d’herbes. Depuis, il a cessé de semer du riz au printemps et à la place, il dépose les graines à l’automne au moment où elles tombent naturellement au sol. Au lieu de labourer pour enlever les mauvaises herbes il a appris à les contrôler avec une couverture végétale de trèfle blanc et un mulch de paille d’orge. Dès qu’il a fait pencher la balance légèrement en faveur des plantes qu’il fait pousser, Fukuoka interfère le moins possible avec les communautés de plantes et d’animaux de ses champs.

Cela ne veut pas dire que Fukuoka n’a pas tenté des expériences. Par exemple, il a essayé plus de 20 espèces de couvertures de sol différentes, pour remarquer que le trèfle blanc était le seul à contenir efficacement les mauvaises herbes. Il améliore aussi le sol en fixant l’azote. Il a essayé de répandre la paille avec soin sur le champ mais s’est aperçu que les grains de riz ne la traversait pas. Dans un coin du champ, cependant, où la paille était éparpillée dans tous les sens, des pousses ont émergé. L’année suivante, il a éparpillé la paille dans tout le champ. Il y a eu des années où ses expérimentations ont presque réduit à néant ses récoltes, mais à de petits endroits les choses marchaient plutôt bien. Il observait attentivement quelles étaient les différences dans cette partie du champ et l’année d’après les résultats étaient meilleurs. Le fait est qu’il n’avait pas d’idée préconçue de ce qui marcherait le mieux. Il a essayé beaucoup de choses et a pris la direction que lui révélait la Nature. Fukuoka essayait autant que possible de ne pas faire intervenir l’intelligence humaine dans le processus de décision.

La façon dont il fait pousser ses légumes reflète aussi cette idée. Il fait pousser les légumes entre les citronniers, dans le verger. Au lieu de décider quels légumes iraient le mieux à telle place, il a mélangé toutes les graines ensemble et les a éparpillées partout. Il a laissé les légumes trouver leur place, souvent à des endroits auxquels il aurait le moins pensé. Les légumes se ressèment eux-mêmes et se déplacent dans le verger d’année en année. Les légumes qui poussent de cette façon sont plus robustes, et reviennent peu à peu à la forme de leur ancêtres semi-sauvages.

J’ai mentionné que la ferme de Fukuoka était un modèle pointu de conception permaculturelle. En zone 1, la plus proche de la maison familiale dans le village, Fukuoka et sa famille entretiennent un jardin de légumes dans le style traditionnel japonais. Les déchets ménager sont enfouis dans les rangées, il y a une rotation, et les poules ont un libre accès. Ce jardin est véritablement une extension de la zone de vie de la maison.

La zone 2 est le champ de céréales. Il fait pousser du riz et de l’orge chaque année. Parce que la paille retourne au champ et qu’il y a une couverture de trèfle blanc au sol, ce dernier s’enrichit chaque année. L’équilibre naturel entre insectes et la fertilité du sol cantonnent les invasions d’insectes et de maladies au minimum. Jusqu’à ce que Bill Mollison lise « La révolution d’un seul brin de paille » il disait qu’il n’avait aucune idée de comment faire pousser des céréales dans une conception permaculturelle. Tous les modèles agricoles impliquaient le labour du sol, pratique avec laquelle il n’était pas d’accord. Maintenant il inclut la technique du non-labour de Fukuoka dans ses enseignements.

Fukuoka

La zone 3 est le verger. L’arbre principal est le mandarinier, mais il fait pousser beaucoup d’autres arbres fruitiers, des arbustes natifs du Japon, et des arbres décoratifs. Parmi les arbres formant la canopée, beaucoup sont fixateurs d’azote et améliorent donc le sol en profondeur. L’étage inférieur est occupé par les citronniers et les autres arbres fruitiers. Le sol est couvert d’un mélange exubérant de mauvaises herbes, de légumes et de trèfle blanc. Les poules s’y déplacent librement. Ce verger aux multiples étages s’est développé au travers d’une évolution naturelle plutôt qu’au travers d’une conception consciente. Il contient cependant beaucoup de caractéristiques d’une conception permaculturelle. Il contient une multitude d’espèces, il maximise l’espace, contient des puits solaires et maintient l’équilibre des populations d’insectes.

Fukuoka invite les visiteurs en zone 4 à n’importe quel moment. Les animaux et oiseaux sauvages vont et viennent librement. La forêt environnante est source de champignons, de plantes sauvages et de légumes. C’est aussi une source d’inspiration. « Pour avoir une idée de la perfection et de l’abondance de la Nature », dit Fukuoka, « faites une marche dans la forêt de temps à autre. Là-bas, les animaux, les grands arbres et les arbustes vivent en harmonie. Et tout cela sans ingéniosité ou intervention humaine ».

Larry Korn (l’auteur) et Fukuoka

Ce qui est remarquable c’est que l’agriculture naturelle de Fukuoka et la permaculture se ressemblent à ce point malgré leurs approches pratiquement opposées. La permaculture se base sur l’intelligence humaine pour concevoir une stratégie pour vivre de manière soutenable et dans l’abondance, avec la Nature. Fukuoka voit en l’intelligence humaine le coupable de la séparation entre humains et Nature. L’adage « plusieurs chemins pour un même sommet » semble s’appliquer ici.

L’agriculture naturelle et la permaculture partagent une profonde reconnaissance l’une par rapport à l’autre. Les nombreux exemples de permaculture à travers le monde montrent qu’un système d’agriculture naturelle est véritablement universel. Il peut être appliqué aux régions désertiques aussi bien qu’aux régions humides tempérées du Japon. Le mouvement mondial de la permaculture est également une inspiration pour Fukuoka. Pendant des années il a travaillé pratiquement seul. Pendant la plus grande partie de sa vie, le Japon n’était pas réceptif à son message. Il a dû publier lui-même ses livres parce qu’aucun éditeur n’aurait parié sur une personne si éloignée des positions habituelles. Quand ces expériences rataient, les autres villageois ridiculisaient son travail. Au milieu des années 80, il s’est rendu à une convergence de permaculture à Olympia à Washington et a rencontré Bill Mollison. Il y avait pas loin d’un millier de gens. Il a été bouleversé et encouragé par le nombre et la sincérité des gens qui partageaient sa pensée. Il a remercié Mollison pour « avoir créé ce réseau de gens énergiques et brillants travaillant à sauver la planète ». « Maintenant, pour la première fois de ma vie j’ai de l’espoir pour l’avenir ».

En retour, la permaculture a adopté une multitude de choses de Fukuoka. Au delà des nombreuses techniques agricoles, comme la culture de céréales basée sur le non-labour et la culture de légumes comme des plantes sauvages, la permaculture a aussi gagné une nouvelle approche importante pour mettre au point des stratégies d’application. Plus important, la philosophie de l’agriculture naturelle a donné à la permaculture une véritable base spirituelle qui lui faisait défaut lors de ses premiers enseignements.

Fukuoka
Fukuoka

Fukuoka croit que l’agriculture naturelle commence avec une bonne spiritualité individuelle. Il considère que le rétablissement de la terre et que la purification de l’esprit humain sont un même processus, et il propose un mode de vie et une méthode d’agriculture dans lesquels ce processus prend sa place. « Le but ultime de l’agriculture n’est pas la culture des récoltes, mais la culture et la perfection des êtres humains. »

Texte et images (c) 2003 Larry Korn
(Traduction : Nicollas)

Contact :
Larry Korn P.O. Box 2384 Berkeley, CA 94702
(510) 530-1194
FAX (510) 530-1194

[1] Masanobu Fukuoka est décédé en août 2008 (NDT)