agriculture

A la recherche d’une éthique permacole

(Ceci est une ébauche de brouillon, vos avis éclairés sont appréciés.)

Vu que je me destine à faire pousser des choses et élever des bestioles vivantes, je cherche comment appliquer concrètement l’éthique de la permaculture dans mes futurs systèmes agricoles.

À ce sujet, j’ai trouvé particulièrement pertinente  la loi de compétition limitée, régissant les écosystèmes naturels, formulée par Daniel Quinn dans Ishmael (dont voici la traduction de l’extrait en question) :

Vous pouvez être en compétition et utiliser toutes vos capacités, mais vous ne pouvez pas chasser vos rivaux ou détruire leur nourriture ou leur en interdire l’accès. En d’autres termes, vous pouvez être en compétition, mais pas faire la guerre.”

Cette loi fait partie de la première éthique de la permaculture (à moins que ce ne soit l’inverse ?) : se soucier de la Terre. À un niveau « macro », la permaculture permet de créer des systèmes productifs sur peu d’espace, permettant de libérer de grands espaces sous-utilisés pour des écosystèmes naturels. Au niveau « micro », sur une ferme ou un terrain, des questions pragmatiques se posent : les poules et le renard, les salades et les limaces, …

Il semble à première vue que la notion même d’agriculture soit en contradiction avec la loi énoncée ci-dessus, puisqu’il s’agit de revendiquer un espace pour faire pousser des espèces utiles à l’Homme, ce qui implique de modifier les écosystèmes déjà présents, et de lutter contre toute atteinte à ce système (que ce soit par les insectes, les renards, les limaces ou les « mauvaises herbes »).

Pour régler ce problème, je dirais qu’en tant qu’espèce, l’Homme a le droit de consacrer de l’espace pour ses besoins primaires (habitat, nourriture). Il faut cependant garder une vue globale : l’Homme est une espèce parmi les autres, et les autres espèces ont droit de coexister avec nous dans nos systèmes anthropiques (même s’ils sont orientés pour nos besoins) et ont droit à des écosystèmes où l’Homme n’est pas présent. À l’heure actuelle l’Homme doit réquisitionner la moitié ou plus de l’énergie solaire reçue par la Terre, ce qui est clairement trop. C’est pour cela que notre consommation et de notre population doit diminuer (troisième éthique de la permaculture). La permaculture est une réponse à ce premier constat, puisqu’elle permet une production plus importante sur un minimum d’espace, et qu’elle recréé des écosystèmes (à forte diversité génétique) productifs destinés à l’Homme.

De ce point de vue, le potager est un exemple de système très artificialisé (car il reçoit de la matière organique d’autres systèmes par le compost, il est constamment sous surveillance humaine, les espèces sont hautement sélectionnées, fragiles et annuelles) et très productif. Une famille avec un terrain pourra être assez facilement autonome au niveau des légumes. Des techniques existent pour rendre cette « domination » humaine plus écologique (i.e. mimant des principes d’écologie naturelle). Par exemple le mulch (recouvrir le sol entre les plantes avec de la matière organique ou non) permet d’éviter que les « mauvaises herbes » se développent au détriment des chétifs légumes. C’est une solution non polluante, qui requiert peu d’énergie et pas d’entretien, et qui recycle d’éventuels déchets, bref la solution idéale. Sauf que le but est bien de sélectionner des plantes au détriment d’autres plantes (et de leurs écosystèmes associés). Cela n’est pas grave en soit si l’on s’arrange pour que ces écosystèmes puissent être représentés ailleurs sur le terrain ou à l’extérieur, dans un espace communal par exemple.

Un cas plus gênant concerne les bestioles qui viennent manger nos plantes. Est-ce qu’on se sent bien quand on écrase des limaces ? Est-ce juste ? Je n’ai pas eu à le faire puisque je n’ai pas de jardin, mais tout le monde avec un potager est concerné un jour ou l’autre par les limaces. Et c’est aussi une leçon : certains êtres vivants doivent mourir pour que l’on puisse vivre. David Holmgren dit, au sujet de la première éthique, « nous acceptons toutes les formes de vie ou les espèces comme ayant une valeur intrinsèque, peu importe à quel point elles nous incommodent (ou incommodent d’autres formes de vie qui nous importent). […] Quand nous faisons du tord à, ou que nous tuons d’autres formes de vie, nous le faisons toujours en conscience et avec respect; ne pas utiliser ce que nous tuons est le plus grand manque de respect ».

C’est là qu’entre en jeu la permaculture, dont le but est d’inter-connecter les systèmes. Supprimer des limaces est un acte immoral, mais donner ces limaces à manger aux canards participe au cycle de la vie, et nous n’avons fait qu’une intervention de plus, comme de désherber autour des légumes, ou d’éclaircir les semis. C’est encore mieux si, par un design intelligent, les canards n’ont pas besoin de notre intervention pour manger les limaces.

Si l’on ne peut pas interconnecter un élément perturbateur, par exemple le renard (ça se mange ?), alors il faudra inventer des systèmes pour éviter les nuisances, mais en aucun cas on ne pourra justifier d’en tuer un, juste parce qu’il mange des poules.

Pour résumer, je dirais que :

  1. chaque forme de vie a une valeur intrinsèque, en dehors de tout intérêt pour l’Homme
  2. les humains ont le droit de réserver des espaces pour leur nourriture,
  3. ces espaces doivent être les plus petits possible, ce qui implique une forme de production efficace (permaculture), et empêcher l’effet rebond, en limitant l’expansion démographique et économique,
  4. les espaces ainsi libérés doivent servir à préserver ou restaurer des écosystèmes naturels,
  5. les systèmes anthropiques doivent laisser une place à la nature (diversité écologique), dans la limite de la stabilité du système considéré (i.e. une certaine quantité de production doit être maintenue)
  6. les systèmes doivent être fortement (intra- et inter-)connectés, pour satisfaire au point 5, tout en respectant le point 1

Beaucoup de réflexions pour planter des salades, ce blog mérite bien son nom …

Permaculture et agriculture biologique

La permaculture est souvent confondue avec une forme d’agriculture biologique, faite de mulch et de bandes de cultures surélevées. La confusion vient à la fois des origines de la permaculture (qui signifiait « permanent agriculture », c’est à dire « agriculture soutenable ») qui s’est concentrée dans un premier temps sur l’élaboration de systèmes agricoles soutenables1, et du contexte français dans lequel l’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka et son adaptation française par Emilia Hazelip (agriculture synergétique) ont souvent été confondus avec la permaculture2.

Différencier agriculture biologique et permaculture est assez simple, et je vais pour cela sortir du domaine agricole pour transposer les notions dans le domaine des transports.

Dans ce cas, l’agriculture industrielle est un véhicule conventionnel (avec des différences entre les différentes agricultures industrielles, comme il y en a entre un 4×4, une voiture, un camion).

L’agriculture biologique peut être apparentée à une voiture électrique. Les deux se définissent principalement par le rejet d’un produit précis (les engrais et pesticides de synthèse, les carburants fossiles). Ce ne sont pas des concepts radicaux, dans le sens où il est difficile de voir la différence avec leurs homologues conventionnels. Une voiture électrique utilisera les mêmes réseaux de transports, pour les mêmes utilisations, provenant des mêmes réseaux de production. L’agriculture biologique reste une agriculture « moderne », possédant les mêmes outils de production (tracteurs) et les mêmes réseaux de distribution (du magasin au supermarché, utilisant des supports marketing)3.

La permaculture est bien plus qu’une méthode d’agriculture (l’agriculture biologique ne compte que parmi les nombreuses techniques des nombreux domaines concernés par la permaculture), puisque c’est une méthode de conception de systèmes anthropiques (systèmes agricoles, lieux de vie, finance, …). Ramenée aux transports, c’est un réaménagement complet des voies de communication, passant par un placement réfléchi des activités (relocalisation, centres d’activités intégrés au zones d’habitations, zones piétonnes, …), et la mise en place des meilleurs moyens de transports adaptés aux besoins (vélo, transport en commun, ferroutage, voiture électrique …).

Inutile de dire que je ne pense pas que la voiture électrique suffira à régler les problèmes de transports dans un futur énergétique à la baisse

Ajout: un article intéressant intitulé « what is permaculture » ajoute quelques précisions entre les deux concepts :

Bien que l’agriculture biologique soit sûrement une part important de la permaculture dans la pratique, on ne peut pas appeler un potager biologique une « permaculture », à moins qu’il ait été conçu de façon permaculturelle, auquel cas il sera bien plus qu’un simple potager biologique productif. En plus de produire de la nourriture, il fournira des niches pour la vie sauvage, les oiseaux et les prédateurs de ravageurs; il prendra en considération les éléments, le vent, le soleil et le feu en créant des microclimats pour les plantes, les animaux et la maison; il prendra en compte les cycles de l’eau, des nutriments et de l’énergie depuis l’intérieur de la maison, à travers le jardin et au-delà; il considérera la maison et le jardin comme partie intégrante du voisinage plus vaste, de la récupération d’eau et de la biorégion.

Comprendre la différence entre conception, stratégie et technique peut aider. Les techniques sont des « comment faire » quelque chose, comme les différents systèmes de compostage[…] La stratégie concerne le « comment et le pourquoi », le timing et l’agencement des travaux et des événements […] La conception (design) concerne le lieu où nous plaçons les choses en relation les unes par rapport aux autres, et comment nous intégrons les connections entre elles […] La conception vient en premier, planifiant « quoi va où »; ensuite nous devons réfléchir à nos stratégies « quoi arrive quand »; et enfin nous devons sélectionner les techniques appropriées à la situation.

 

  1. Dans le contexte de la permaculture, un système durable est un « système qui produit ou conserve suffisamment d’énergie, durant sa durée de vie attendue, pour se construire et se maintenir lui-même, tout en produisant un surplus. » (Bill Mollison, The Foundation Year Book of the Permaculture Academy, p. 23).
  2. Les différences entre agriculture naturelle et permaculture sont à la fois fondamentales et très subtiles, voir sur le sujet la traduction d’un article et mes conclusions.
  3. Le fait est que certaines productions biologiques ne ressemblent pas à la filière conventionnelle (polyculture, vente directe …), mais la part biologique fait partie d’une vision plus large, puisqu’on peut très bien faire un produit biologique en important des intrants biologique de Chine, en vendant son produit à l’étranger dans une enseigne de la grande distribution avec force marketing.

Ishmael, extrait sur l’agriculture

Extrait d’Ishmael, de Daniel Quinn.

Ishmael est le premier roman d’une suite comprenant « Story of B », « My Ishmael » et « Beyond Civilization ». Ishmael relate un dialogue socratique entre un gorille et son élève humain. Quinn y oppose la culture des Preneurs (Takers) à celle des Laisseurs (Leavers). La première représente la culture de l’immense majorité des Hommes, ceux issus des peuples agriculteurs. La seconde représente celle des chasseurs-cueilleurs, que ce soit nos ancêtres préhistoriques ou les rares peuples chasseurs-cueilleurs encore vivants. L’extrait prend place après qu’Ishmael ait demandé à son élève de lui donner la loi ou l’ensemble de lois qui président la communauté de la vie depuis son origine.

« Bon. Comme je vois les choses, il y a quatre choses que les Preneurs font et qui ne sont jamais faites par le reste de la communauté, et ces choses sont fondamentales à leur système de civilisation. Premièrement, ils exterminent leurs concurrents, ce qui n’ai jamais arrivé dans la nature. Dans la nature, les animaux défendent leur territoire et leur butin, envahissent le territoire de leurs concurrents et préemptent leurs proies. Certaines espèces comptent même des concurrents parmi leurs proies, mais ils ne chassent jamais leurs rivaux juste pour les tuer, comme le font les éleveurs et les cultivateurs avec les coyotes, les renards et les corbeaux. Ce qu’ils chassent, ils le mangent. »

Ishmael acquiesça. « Notons cependant qu’il y a des animaux qui tuent aussi pour se protéger, ou même s’ils se sentent seulement menacés. Par exemple des babouins peuvent attaquer un léopard qui ne les a pas attaqués. Ce qu’il faut voir, c’est que bien que les babouins vont aller rechercher de la nourriture, ils n’iront jamais chercher un léopard. »

« Je ne suis pas sûr de voir ce que vous voulez dire. »

« Je dis qu’en absence de nourriture, les babouins s’organisent entre eux pour trouver un repas, mais en l’absence de léopard, ils ne vont jamais s’organiser pour trouver un léopard. Autrement dit, c’est comme vous avez dit : quand les animaux vont chasser —même les animaux extrêmement agressifs comme les babouins— c’est pour obtenir de la nourriture, pas pour exterminer des concurrents ou même des animaux qui les chassent. »

« D’accord, je vois ce que vous voulez dire maintenant »

« Et comment pouvez vous savoir que cette loi est invariablement observée ? Je veux dire, mis à part le fait que l’on n’a jamais vu des rivaux s’exterminer les uns les autres, dans ce que vous appelez la nature. »

« Si elle n’était pas scrupuleusement respectée, alors comme vous avez dit, les choses ne seraient pas ce qu’elles sont. Si les concurrents se chassaient les uns les autres juste pour se tuer, alors il n’y aurait plus de rivaux. Il y aurait seulement une espèce à chaque niveau de compétition : la plus forte. »

« Continuez »

« Ensuite, les Preneurs détruisent systématiquement la nourriture de leurs concurrents pour faire place à la leur. Rien de tel ne se passe dans la communauté sauvage. La règle est : prenez ce dont vous avez besoin, et laissez le reste tranquille ».

Ishmael acquiesça.

« Ensuite, les Preneurs refusent l’accès à la nourriture à leurs concurrents. Dans la nature, la règle est : vous pouvez protéger l’accès à ce que vous mangez, mais vous ne devez pas interdire l’accès à la nourriture en général. Autrement dit, vous pouvez dire « cette gazelle est la mienne », mais vous ne pouvez pas dire « toutes les gazelles sont à moi ». Le lion défend ses prises comme siennes, mais pas le troupeau entier.

« C’est exact. Mais supposez que vous avez produit votre propre troupeau, de zéro, pour ainsi dire. Est-ce que vous pourriez prétendre que le troupeau vous appartient ? »

« Je ne sais pas. Je suppose, tant que votre politique n’est pas de dire que tous les troupeaux du monde sont les votre. »

« Et à propos d’interdire l’accès de ce que vous cultivez à vos concurrents ? »

« Notre politique est : chaque mètre carré de cette planète nous appartient, donc si nous cultivons tout cet espace, alors par malchance tous nos concurrents devront s’éteindre. Notre politique est d’interdire l’accès de toute la nourriture du monde à nos concurrents, et c’est quelque chose qu’aucune autre espèce ne fait. »

« Les abeilles vous interdiront l’accès à ce qu’il y a à l’intérieur de leur ruche dans le pommier, mais ne vous interdiront pas l’accès aux pommes. »

« C’est juste. »

« Bien. Vous avez dit qu’il y avait une quatrième loi que les Preneurs mettent en oeuvre et qui ne se retrouve pas à l’état naturel »

« Oui. À l’état sauvage, le lion tue une gazelle et la mange. Il ne tue pas une deuxième gazelle pour la mettre de côté pour le lendemain. Les biches mangent l’herbe qui est là. Elles ne coupent pas l’herbe pour la mettre de côté pour l’hiver. Mais les Preneurs font ces choses. »

« Vous semblez moins sûr sur ce point. »

« Oui, j’en suis moins sûr. Il y a des espèces qui stockent de la nourriture, mais la plupart ne le font pas ».

« Dans ce cas, vous avez raté l’essentiel. Chaque créature stocke de la nourriture. la plupart la stocke simplement dans leur corps, comme le font le lion et la biche. Pour d’autres, ça ne va pas avec leurs adaptations, et elles doivent la stockée de manière externe. »

« D’accord, je vois ».

« Il n’y a pas d’interdiction au stockage de nourriture tel quel. Ça ne se pourrait pas, car c’est ce qui fait fonctionner tout le système : les plantes vertes stockent la nourriture pour les herbivores, les herbivores stockent la nourriture pour les carnivores, et ainsi de suite. »

« C’est vrai, je n’y avais pas pensé de cette façon. »

« N’y a t-il rien d’autre que les Preneurs font et qui n’a jamais été fait dans le reste de la communauté vivante ? »

« Rien que je puisse voir. Rien qui semble pertinent pour faire fonctionner une communauté. »

« Cette loi que vous avez admirablement bien décrite définit les limites de la compétition dans la communauté vivante. Vous pouvez concurrencer avec toutes vos possibilités, mais vous ne pouvez pas chasser vos rivaux ou détruire leur nourriture ou leur en interdire l’accès. En d’autres termes, vous pouvez concurrencer, mais pas faire la guerre. »

« Oui. Comme vous avez dit, c’est la loi garante de la paix. »

« Et qu’elle est l’effet de cette loi ? Qu’est ce qu’elle promeut ? »

« L’ordre »

« Oui, mais je suis sur quelque chose d’autre maintenant. Qu’est ce qui se passerait si cette loi avait été abrogée il y a dix millions d’années ? Comment serait la communauté ? »

« Encore une fois, je dirais qu’il n’y aurait plus qu’une forme de vie à chaque étage de concurrence. Si tous les concurrents pour l’herbe se faisaient la guerre depuis dix millions d’années, je pense qu’un gagnant aurait émergé depuis. Ou peut être qu’il y aurait eu un vainqueur insecte, un vainqueur aviaire, un vainqueur reptile etc. Cela se reproduirait à chaque étage. »

« Alors qu’est ce que la loi promeut ? Qu’elle est la différence entre cette communauté et la communauté actuelle ? »

« La diversité. »

« Bien entendu. Et quel est l’avantage de la diversité ? »

« Je ne sais pas. C’est sûrement plus … intéressant. »

« Quel est le problème d’une communauté qui ne compte que de l’herbe, des gazelles et des lions ? Ou une communauté qui ne contient rien d’autre que du riz et des Hommes ? »

J’ai regardé dans le vide un moment. « Je pense qu’une communauté comme ça serait écologiquement fragile. Elle serait hautement vulnérable. Un changement des conditions existantes, et tout peut s’effondrer. »

Ishmael acquiesça. « La diversité est un facteur de survie de la communauté elle-même. Une communauté d’une centaine de million d’espèces peut survivre à pratiquement n’importe quoi à part une catastrophe globale. Parmi cette centaine de millions, il y en a des milliers qui pourraient survivre à une baisse de vingt degrés de la température globale — qui serait bien plus dévastatrice que ça en à l’air. Dans cette centaine de millions il y en a des milliers qui pourraient survivre à une hausse de la température de vingt degrés. Mais une communauté d’une centaine ou d’un millier d’espèces n’a aucune possibilité de survivre. »

« Exact. Et c’est la diversité qui est prise pour cible ici. Chaque jour des douzaines d’espèces disparaissent directement à cause de la manière de combattre illégale des Preneurs. »

« Maintenant que vous savez qu’il y a une loi impliquée, est-ce que ça fait une différence dans la perception que vous avez de ce qui se passe ? »

« Oui. Je ne pense plus que l’on fait une bourde. Nous ne détruisons pas le monde parce que nous sommes maladroits. Nous détruisons le monde parce que nous sommes, littéralement et délibérément en guerre contre lui. »

« Comme vous l’avez expliqué, la communauté vivante serait détruite si toutes les espèces s’extrayaient des règles de la compétition prévues par cette loi. Mais que ce passerait-il si une seule de ces espèces s’en affranchissait ? »

« Vous voulez dire, autre que les Hommes ? »

« Oui. Bien sûr, elle devrait posséder une habileté et une détermination quasi humaine. Supposez que vous êtes une hyène. Pourquoi devriez-vous partager le gibier avec ces lions paresseux et dominateurs ? C’est toujours la même chose : vous tuez un zèbre, et le lion arrive, vous repousse, et se sert pendant que vous attendez les restes. Est-ce juste ? »

« Je pensais que ça se passait dans l’autre sens— que les lions tuaient et que les hyènes les harcelaient. »

« Les lions tuent, bien sûr, mais ils se contentent parfaitement de s’approprier les proies des autres s’ils peuvent. »

« Ok »

« Donc vous en avez marre. qu’est ce que vous allez faire ? »

« Exterminer les lions »

« Et quels en sont les effets ? »

« Plus de tracas »

« De quoi les lions vivaient-ils ? »

« De gazelles. De zèbres. De gibier. »

« Maintenant il n’y a plus de lions. Quelles conséquences sur vous ? »

« Je vois ou vous voulez en venir. Il y a plus de gibier pour nous. »

« Et que se passe t-il quand il y a plus de gibier pour vous ? »

Je le regardai avec des yeux vides.

« Bon. Je supposais que vous connaissiez le B A BA de l’écologie. Dans la communauté sauvage, dès que le nourriture d’une population augmente, cette population augmente. Comme cette population augmente, ses approvisionnement en nourriture diminuent, et comme ses approvisionnements diminuent, cette population diminue. C’est cette interaction entre populations de proies et populations prédatrices qui permet que tout soit en équilibre. »

« Je le savais. C’est juste que je n’y pensais pas. »

« Eh bien », dit Ishmael en fronçant les sourcils d’un air perplexe, « pensez. »

Je ris. « Ok, alors, les lions partis, il y a plus de nourriture pour les hyènes, et notre population augmente. Elle augmente au point que le gibier se fait rare, alors elle commence à se rétrécir. »

« Ça devrait être le cas en condition normale, mais vous avez changé ces conditions. Vous avez décidé que la loi de la compétition limitée ne s’applique pas aux hyènes. »

« Exact. Alors nous avons exterminé nos adversaires. »

« Ne me faites pas vous tirer chaque mot de la bouche. Je veux que vous travailliez. »

« Ok, voyons voir. Après que nous ayons exterminé nos concurrents pour le gibier … notre population augmente jusqu’à ce que le gibier se fasse rare. Il n’y a plus de rivaux à exterminer, alors nous devons augmenter la population de gibier … je vois mal les hyènes en éleveuses. »

« Vous avez tué tous vos concurrents pour le gibiers, mais votre gibier à des rivaux eux aussi — des rivaux pour l’herbe. Ce sont maintenant vos rivaux. Tuez les et il y aura plus d’herbe pour votre gibier. »

« Exact. Plus d’herbe pour le gibier signifie plus de gibier pour les hyènes, plus de hyènes signifie … que reste t-il à tuer ?. » Ishmael souleva ses sourcils. « Il ne reste plus rien à tuer ».

« Réfléchissez. »

Je réfléchis. « Ok. nous avons exterminé tous nos concurrents directs et indirects. Maintenant il reste un nouveau concurrent—les plantes en compétition pour l’espace et la lumière avec l’herbe. »

« C’est exact. alors il y aura plus d’herbe pour votre gibier et plus de gibier pour vous. »

« Amusant … C’est considéré comme un travail quasi sacré par les agriculteurs et les éleveurs. Exterminez tout ce que vous ne pouvez pas manger. Exterminez tout ce que ne mange pas ce que vous mangez.

« C’est un travail sacré dans la culture des Preneurs. Plus vous détruisez de concurrents, plus il peut y avoir d’Hommes sur Terre, et cela rend ce travail le plus sacré qui soit. Une fois que vous vous êtes extrait de la loi de compétition limitée, tout dans le monde à l’exception de votre nourriture et de la nourriture de votre nourriture devient un ennemi à abattre. »

« J’ai une question. Je me demande si l’agriculture elle-même n’est pas contraire à cette loi. Je veux dire, ça semble contraire à cette loi par définition. »

« Ça l’est, si votre seule définition est celle des Preneurs. Mais il y a d’autres définitions. L’agriculture ne doit pas forcément être une guerre faite à toute vie qui ne contribue pas à votre croissance. »

L’amarante plus forte que Monsanto ?

Amaranthus  retroflexus

Amaranthus retroflexus

Je n’aurai de cesse de faire l’éloge de la mauvaise herbe. Aujourd’hui, David-l’amarante, Amaranthus retroflexus L. de son petit nom, 12 000 graines par an en moyenne avec une durée germinative de 20 à 30 ans; contre Goliath-Monsanto, 8 563 milliards de $ de chiffre d’affaires.

Je ne résiste pas à vous citer un extrait de l’article intitulé «OGM: la menace des super mauvaises herbes s’amplifie» :

En 2004, un agriculteur de Macon, au centre de la Géorgie (à l’est des Etats-Unis), applique à ses cultures de soja un traitement herbicide au Roundup, comme il en a l’habitude. Curieusement, il remarque que certaines pousses d’amarantes (amarante réfléchie, ou Amarantus retroflexus L.), une plante parasite, n’en semblent pas incommodées… Pourtant, ce produit est élaboré à partir de glyphosphate, qui est à la fois l’herbicide le plus puissant et le plus utilisé aux Etats-Unis.
Depuis, la situation a empiré. Actuellement, et rien qu’en Géorgie, 50.000 hectares sont atteints et nombre d’agriculteurs ont été contraints d’arracher leurs mauvaises herbes à la main… quand c’est possible, considérant l’étendue des cultures. A l’épicentre du phénomène, 5.000 hectares ont été tout simplement abandonnés.

Est-ce que l’amarante viendra à bout de la prodigieuse force financière, politique, technologique de Monsanto ?

Il faut remarquer également que ce que l’on appelle dans l’article une super-mauvaises-herbes (superweeds) n’est en fait qu’une « mauvaise herbe » (notée 3/5 en comestible et 2/5 en médicinal sur PFAF tout de même) qui résiste à un pesticide spécifique produit par une entreprise. Il ne s’agit pas d’amarantes zombies dangereuses instopables, mais « seulement » de plantes qui ont développé une résistance. Attention, je ne dis pas que je ne suis pas inquiet que les saloperies modifications biotechnologiques de Monsanto se retrouvent dans des plantes sauvages.

Mais leur pouvoir d’expansion ne dépend que de nous, de la place que nos pratiques leur laissent. Cette plante se développe car elle a acquis un avantage incomparable en résistant au round-up, ce qui fait que ces herbes n’ont comme concurrentes que les plantes OGM chétives et mal adaptée que l’agriculteur a plantées. Le combat est plié d’avance, et l’amarante colonise ces immenses champs.

Que faire ? Tout simplement arrêter les pratiques culturales qui favorisent la compétitivité de l’amarante mutante, c’est à dire arrêter d’asperger les champs de round-up (ce qui implique de ne pas cultiver de plantes OGM « round-up ready »). Et favoriser une vraie biodiversité dans laquelle aucune plante ne pourra prendre le contrôle d’un vaste espace. L’inverse de nos champs tels que cultivés actuellement, en somme.

Nous sommes nous trompés ?

Généralement, on se moque des chrétiens qui pensent que la Terre date d’il y a 4 000 ans, la bible à la main. Mais notre culture nous aveugle tout autant quant à nos origines. Pour à peu près tout le monde, l’Histoire humaine est faite d’empires mythiques comme les Mayas, les Incas, les Romains, les rois d’Europe qu’on ne saurait pas trop replacer, à part dans une case pleine de choses lointaines, fantaisistes et révolues. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on pensait que les humains avaient toujours vécus comme ça –avec l’agriculture, l’élevage, les cités et les empires.

Depuis, la paléoanthropologie est passée par là et a révélé bien des choses dérangeantes. On sait désormais que les Hommes (homo sapiens) ont vécu comme des chasseurs-cueilleurs jusqu’à il y a 10 000 ans. Dix milles ans, ça peut sembler le bout du monde, mais si l’on compare cette durée à celle notre apparition en tant qu’Homme (200 000 ans), on s’aperçoit que notre espèce a vécu 95% de son temps comme chasseurs-cueilleurs, et les derniers 5% en tant qu’agriculteurs. Si on représente notre présence sur cette planète par une journée, nous avons commencé l’agriculture à 22h48. Bien sûr, notre ancien mode de vie a été peu à peu oublié, car à la naissance de l’agriculture, l’écriture n’existait pas encore. L’écriture ne sera inventée qu’en Mésopotamie plus de 4000 ans après. Il a donc fallu que les anciens souvenirs se transmettent par voie orale pendant tout ce temps. Cependant, on peut voir dans la bible une métaphore de ce passage de la chasse-cueillette (l’Eden) à l’agriculture (la damnation sur Terre)[1].

Ce qui est beaucoup plus déroutant, c’est le peu de cas fait des découvertes récentes des paléoanthropologues. On a eu tôt fait de reléguer ce passé de chasseur-cueilleur. Si l’Homme n’est pas né agriculteur, alors ce sera son Histoire qui commencera avec l’agriculture [2]. La pré-histoire (qui représente tout de même 99.5% de notre temps en tant qu’Homo), c’est tout ce qui se trouve avant. Pour bien marquer le coup, l’agriculture devient une révolution, la révolution néolithique. L’agriculture, c’est en quelque sorte notre big-bang à nous.

Cette vision des choses nous empêche cependant de changer notre regard. Mis en perspective, ces derniers 10 000 ans (l’empire romain, les Pharaons, les guerres mondiales, Aristote, le moteur à explosion, les incas, la roue) ne représentent pas notre fondement ni notre destinée en tant qu’Hommes, mais une simple bifurcation très récente. Le fait que 99% des gens qui peuplent actuellement notre planète soient issus (ou aient été intégrés) de cette bifurcation la rend totale, mais n’en fait pas moins une curiosité de notre existence. Notre ancien mode de vie (encore en vigueur chez certains peuples qui n’ont pas encore été détruits ou intégrés), basé sur un tribalisme social et la chasse-cueillette pour notre approvisionnement, est un modèle issu de l’évolution et de la sélection, il a donc fait ses preuves. La question est donc posée, cela fait-il 10 000 ans que l’on se trompe ? Les catastrophes que nous vivons ou allons vivre (déplétion des ressources naturelles comme l’eau, le sol, les hydrocarbures) ne sont-elles pas finalement que l’aboutissement de cette voie empruntée il y a 10 000 ans ?

L’agriculture est née dans le croissant fertile (région regroupant Israël, le Liban, Chypre, le Koweït, la Palestine ainsi que des parties de la Jordanie, de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran), car c’était la région regroupant le plus d’espèces végétales ou animales susceptibles d’être domestiquées [3]. Pourquoi le berceau « fertile » de l’agriculture est-il devenu un désert ? L’agrandissement de ce désert (le monde perd l’équivalent de la surface de la France en sol tous les ans par érosion [4]) est-il inéluctable ? Les empires se sont pratiquement tous effondrés à cause de leur impact sur leur environnement, notamment dû à la déforestation [5]. Nos sols sont à l’agonie, 90% ont une activité biologique trop faible [4]. Notre civilisation occidentale ne s’est pas encore effondrée car nous utilisons le sol comme un simple substrat que nous gavons d’engrais chimiques synthétisés grâce à des hydrocarbures, ce qui contrecarre les effets de l’érosion et de la mort des sols. Mais le pic énergétique est pour bientôt, et il remettra en cause notre type d’agriculture gourmand en énergie (pour les engrais, les pesticides, les carburants des machines), nous laissant avec nos sols délabrés.


Nous sommes nous trompés ?


 

Histoire et préhistoire de l'humanité

[1] Pour ceux qui se demandent pourquoi la bible fait la part belle à la chasse cueillette, Daniel Quinn développe dans Ishmael une hypothèse selon laquelle la bible aurait emprunté cette histoire au peuple sémite, qui était pastoraliste, et aurait vécu assez longtemps au contact des peuples d’agriculteurs avant de se faire intégrer.

[2] Deux évènements sont généralement associés au début de l’Histoire. Soit c’est la naissance de l’agriculture, soit la naissance de l’écriture. Cette dernière étant apparue par la gestion entraînée par l’agriculture, cela revient finalement au même.

[3] Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés.

[4] Claude Bourguignon, sur Passerelle Éco.

[5] Jared Diamond, Effondrement.

Quelle agriculture pour l’après développement ? (partie 1)

Première partie d’un article que j’écris pour présenter la permaculture à un public décroissant. Le texte est en ébauche, et votre avis est plus que bienvenu.

Première partie : L’agriculture productiviste, la guerre à la Nature

L’agriculture, au même titre que les autres domaines, est devenue le rouage d’une économie de marché libérale et mondialisée. Alors que jusqu’à récemment, faire pousser de quoi se nourrir était une activité paysane d’auto-subsistance largement partagée, elle est devenue dans les pays «développés» une activité économique concernant une petite minorité de la population, faite d’agriculteurs et d’exploitants agricoles (La population agricole représentait près de 63% de la population active française en 1850, un peu plus de 20% en 1962 et moins de 4% en 2004. Calculs issus des données du Quid.). Cette réduction de la population agricole n’a pu se faire qu’en augmentant drastiquement la productivité des exploitations agricoles, sous l’effet de la révolution «verte». Cette dernière a vu augmenter la productivité grâce à la sélection de variétés à haut rendement, la mécanisation, l’irrigation, l’utilisation d’engrais et de pesticides de synthèse.

L’agriculture productiviste

Prenons l’exemple d’un champ de blé cultivé actuellement en France. La recherche de rendement maximal par agriculteur nécessite une exploitation de cette céréale sur de grandes surfaces (En France, la surface moyenne d’une exploitation de blé est de 21ha, soit pratiquement 30 terrains de football. Source: INSEE (2004).). L’augmentation de la surface des parcelles a réduit fortement le nombre de haies qui cloturaient ces parcelles, avec pour conséquence une perte significative de la biodiversité, et notamment la destruction des habitats de prédateurs d’insectes et d’animaux s’attaquant aux récoltes. Dans le même temps, la spécialisation en monoculture (culture d’une seule variété) offre une étendue vaste mais concentrée de nourriture aux «nuisibles», qui n’ont ni prédateur, ni culture intercalée pour freiner ou stopper leur progression. L’agriculteur doit réguler artificiellement cette population en utilisant des pesticides chimiques. Ces derniers nécessitent des énergies fossiles pour leur conception, et leur utilisation détruit la faune du sol qui enrichit ce derniers en matières organiques. L’exploitation de surfaces aussi grandes doit être mécanisée. Cette mécanisation nécessite l’utilisation d’énergies fossiles pour le fonctionnement des machines, dont l’utilisation provoque un tassement du sol. Ce tassement, ajouté à la disparition des arbres (de haies) et des vers de terres, rend la terre moins perméable à l’eau et accentue donc le phénomène d’érosion. La monoculture laisse le sol à nu après la récolte. Le sol est colonisé par les «mauvaises» herbes. La suppression des mauvaises herbes nécessité l’emploi d’herbicides et d’un labour profond (qui a aussi pour but de décompacter la terre). Le labour finit de tuer les organismes du sol. Le blé et les tiges qui ont poussé sur le champs sont récoltés mais ne retournent jamais à la terre (sous forme de paillis pour les tiges ou de compost pour les grains). Il y a donc une perte de matière organique prète à être décomposée par les organismes du sol pour servir de nutriments à de nouvelles plantes. L’érosion provoquée par le tassement des sols provoque la perte des matières organiques du sol à chaque pluie. Pour compenser cette perte de fertilité, l’agriculteur doit en apporter sous forme artificielle par l’ajout d’engrais chimiques, nécessitant de l’énergie fossile pour leur conception (et leur épandage via des machines). Tout élément apporté par les engrais qui ne sera pas utilisé s’écoulera avec les prochaines pluies et polluera les rivières et les nappes phréatiques.

Comme on le voit, l’agriculture productiviste est un combat mené contre la Nature, qui entraîne la disparition de la vie du sol et sa capacité à faire pousser notre nourriture. Cette destruction du sol est actuellement compensée par l’apport massif d’engrais issus des énergies fossiles, qui permettent de faire pousser de la nourriture sur un sol considéré comme un substrat inerte. Cependant cette méthode se heurte à deux problèmes : les dommages «collatéraux» que sont la perte de la biodiversité, les pollutions diverses etc.; et la fin annoncée de l’énergie fossile bon marché.

Fukuoka dans le texte

«Je n’aime pas particulièrement le mot travail. Les êtres humains sont les seuls animaux qui ont à travailler, je pense que c’est la chose la plus ridicule du monde. Les autres animaux gagnent leur vie en la vivant, mais les gens travaillent comme des fous, pensant qu’ils doivent le faire pour rester en vie. […] Il serait bon d’abandonner cette manière de penser et de mener une vie facile et confortable avec beaucoup de temps libre. […] Une vie d’une telle simplicité serait possible aux humains si l’on travaillait pour produire directement le nécessaire quotidien. Dans une telle vie, travailler n’est pas travailler au sens habituel du mot, mais simplement faire ce qui doit être fait»

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— Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille.

Homo Humini Lupus*. L’agriculture et les Hommes.

Si je devais tirer une première conclusion des quelques informations lues sur l’agriculture naturelle, la permaculture, la microbiologie des sols et la micro-agriculture biointensive, ce serait cette phrase, inspirée par John Jeavons :

«Faire croître le sol au lieu de faire croître les plantes»

Une agriculture ne peut être durable que si elle ne détériore pas la terre. Depuis que les Hommes se sont sédentarisés (villages, villes, etc.) ils ont du inventer l’agriculture pour pouvoir se nourrir. Par la force des choses, l’agriculture traditionnelle est durable (les formes non durables entrainant la chute des civilisations qui les employaient). L’agriculture productiviste, par l’emploi de la monoculture, le labour, l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques (entre autres), a réussi le tour de force d’épuiser le sol en une seule génération. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’agriculture biologique n’est également pas durable, car elle nécessite un important apport de fertilisant organique externe (qui épuise donc la terre de laquelle provient ce fertilisant). Les nouvelles formes d’agriculture citées précédemment ne font pas pousser une production vivrière, mais organisent les bonnes conditions pour que la nature fasse pousser cette production. Pourquoi nos champs ou nos jardins sont-ils fondamentalement dépendents d’apports externes, alors que les forêts par exemple, enrichissent continuellement leurs sols en cycle fermé ? Pour qu’un sol soit autofertile, il faut regarder comment la nature s’y prend. La seconde révélation que j’ai eue lors de mes lectures, c’est :

Ne pas se battre contre la nature, mais utiliser et canaliser sa force et l’imiter

La démarche de la permaculture va dans se sens. Un de ses principes fondamentaux est « observer et reproduire des modèles naturels ». L’agriculture moderne et la science font fausses routes car elles ont fragmenté les expertises et ont perdues ce tout que forme les écosystèmes. Ces nouveaux types d’agricultures nécessitent une décolonisation de l’imaginaire (comme la décroissance à d’autres niveaux). On peut voir une plante comme une « mauvaise herbe » car elle n’est d’aucune utilité suivant notre perception. Ou alors on remet cette plante dans le cadre plus global de l’écosystème : cette plante n’est pas là par hasard (les plantes peuvent être bioindicatrices, c’est à dire apporter des éléments sur les sols : pollués, azotés, tassés, en bonne santé, etc.) et elle a une fonction à remplir (ne pas laisser le sol à nu, décompacter le sol, dépolluer,  fixer l’azote, etc.). On peut considérer certains animaux comme nuisibles, ou comme les plantes les remettre en contexte (élimination des individus faibles ou malades, etc.), en tirer les conséquences (problèmes posés par la monoculture) et les solutions (offrir une plus grande biodiversité pour que les prédateurs des « nuisibles » équilibrent leur population).
Je ne suis qu’au début de mon exploration, mais je crois que ces deux principes sont fondamentaux, et risquent de guider le chemin qu’il me reste à parcourir. Faire croître du sol, et imiter la nature. Beau programme.

Pour ne pas vous laisser sur votre faim, j’aimerai vous présenter deux blogs que j’aime particulièrement : Le sens de l’humus, qui est un blog collectif d’une association qui expérimente ces concepts sur un bout de terrain près de paris et dont la bibliographie commentée m’a servi de phare (mais aussi le produit de leurs réflexions et expérimentations), et jardinons la planète qui abrite les réflexions passionantes d’un agronome décroissant.

* L’Homme est un loup pour l’humus (si je me suis pas trompé dans les déclinaisons latines).