permaculture

Plaidoyer pour l’élevage

Ce texte poursuit les réflexions de l’article La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète, qui prenait le contrepied des arguments végétariens, et de l’article Pourquoi je suis omnivore, qui décrivait les arguments d’un régime (paléo-)omnivore.

Dans cet article, j’aimerais aborder la place de l’élevage dans une gestion agricole durable. Bien évidemment, je ne parle pas d’élevage industriel, et la suite de l’article devrait lever toute ambiguïté possible.

Tout d’abord, avant de faire des choix, il faut savoir contre quoi et pour quoi on se bat. Personnellement, je veux me battre contre l’effondrement écologique d’origine anthropique —  la perte de fertilité des sols; la pollution de l’eau, de l’air et de la terre; la disparition des espèces et des individus végétaux et animaux; le dérèglement climatique. Je veux concevoir et/ou populariser des modes de vies qui n’aggravent pas ces problèmes, et qui soient une partie de leurs solutions.

Parmi les principes de la permaculture, il y en a un qui stipule que « le problème est la solution », c’est à dire qu’il est plus intelligent de tirer partie d’une situation que de la combattre de front. Pour à peu près tout le monde, l’élevage industriel est un énorme problème notamment par la place qu’il occupe en superficie de terre arable. Si l’on pouvait rendre l’élevage durable, ne serait-ce pas possible d’améliorer énormément de choses avec peu de changements ?

J. Russel Smith, auteur de Tree Crops : A Permanent Agriculture, a été un  inspirateur de Bill Mollison (le terme « perma–culture » vient probablement de ce livre). Le combat de Smith se porte sur l’érosion des terres américaines qui servent à l’agriculture d’annuelles (coton, maïs). Pour lui, la solution est d’éviter les labours et donc d’utiliser des arbres. Mais l’espace américain est vaste, et une plantation massive d’arbres fruitiers va se heurter rapidement à un problème de « marché ». Comment faire pour que ces terres ne soient plus labourées ? Il faut une végétation permanente et il faut que les agriculteurs aient une raison de le faire (c’est à dire qu’ils puissent vivre de leurs terres et de leur travail). Smith propose alors de convertir les champs de maïs, qui sont destinés au bétail, en vergers fourragers. En effet les animaux permettent de contourner les limites économiques (saturation du marché rapide) et énergétiques (il faut une main-d’œuvre élevée pour ramasser les fruits, alors que les animaux récoltent eux-même leur nourriture). Sans compter que la logistique reste la même pour abattage, la conservation, la vente, etc., des animaux.

Le génie de cette solution, et qu’elle pourrait avoir un impact très rapide sur une grande partie du territoire, qu’elle ne fait pas appel à de grands changements sociétaux (comme un véganisme généralisé), et qu’elle ne requiert pas une révolution technique dans les fermes. En clair, c’est une solution pragmatique, qui s’adresse autant aux agriculteurs (qui sont les propriétaires des terres, et qui sont le moteur de changement sur ces vastes espaces, et dont la survie financière doit être préservée) qu’aux « écologistes ».

Bien sûr, on pourrait aussi se dire qu’une solution valable serait de passer à un régime vegan, de récupérer les terres ainsi dégagées, et de les rendre sauvage. Tout d’abord je voudrais insister sur la probabilité que cette seconde option se passe, par rapport à la première. Il faut une révolution alimentaire (surtout au pays du bacon et des hamburgers) et agraire. Pour le côté pragmatique, on repassera. Et nous n’avons pas forcément le temps d’attendre. Et comme le constate Smith, la culture du maïs est destructrice, et une fois la fertilité du sol évaporée, il faut faire des perfusions d’engrais minéraux. Une dépendance dont il faudrait mieux faire le deuil rapidement.

Les feuilles et les fruits du mûriers sont consommées par les cochons.

Le mûrier est un arbre formidable. Comme le note Smith, il est peu cher car facile à propager; il est facile à transplanter; il pousse rapidement; la mise à fruit est rapide; le fruit est riche en nutriments; l’arbre produit de manière régulière dans un large panel de conditions pédologiques et environnementales; il produit des fruits pendant une longue saison; l’arbre porte des fruits dans toutes les zones de sa frondaison, même celles qui sont ombragées; il peut produire même après avoir souffert du gel, la même année; le bois du tronc peut être utilisé pour des poteaux ou de la chauffe; il a peu ou pas de ravageurs et ne nécessite donc pas de traitements; le mûrier a été cultivé depuis longtemps, donc l’absence de ravageurs est plus due aux caractéristiques de l’arbre qu’à un état relativement sauvage.
C’est une source de nourriture qui fait rêvée, mais qui est accessible à peu d’occidentaux car cet arbre est le contraire d’un arbre adapté à la commercialisation (longue période de maturité, fruits qui tombent au sol, très salissants, peu de conservation, …). Par contre, elle est tout à fait adaptée à l’élevage des cochons. D’après les témoignages rapportés par de nombreux éleveurs (le livre a été écrit avant les années 50), un seul mûrier peut nourrir un porc pendant la saison de maturité des fruits, c’est à dire deux à trois mois d’été (soit 60 à 90 jours; pour donner une idée, la période d’abattage minimale en label rouge et AB étant de 180 jours) ! Si l’on rajoute aux avantages déjà cités, le fait que les mûres sont comestibles (ce qui permet une réorientation du fruit vers les humains lors d’un épisode de famine), qu’elles sont aussi consommées avidement par la volaille (possibilité d’élevage complémentaire), que les fruits tombent tout seuls (aucun frais de récolte, de transformation, de stockage), que les feuilles peuvent servir de fourrage à d’autres animaux domestiques et qu’elles tombent tardivement et pratiquement en quelques jours (ce qui facilite la récolte et offre un fourrage d’hiver) … on se rend compte du potentiel énorme d’un élevage utilisant peu d’énergie, de machinerie et de main d’œuvre.

C’est pour moi le principal avantage de l’élevage. Il est très difficile d’avoir un système qui à la fois se base sur des espèces pérennes (plantes vivaces, buissons, arbres, lianes…), demandent peu de main-d’œuvre, et pas de grosse machinerie. Les fruits et les noix demandent soit une énorme main-d’œuvre (principalement  pour la récolte), soit une machinerie (pour ramasser de manière automatique les noix et noisettes, par exemple) qui imposent des contraintes (rangées bien droites, sol rasé …).

l'"Air Potato", Dioscorea bulbifera

Bien sûr le mûrier ne peut pas nourrir à lui seul les porcs, mais il existe d’autres arbres fourragers. Smith cite le chêne, le châtaigner, le kaki qui eux aussi donnent des fruits consommés avidement par les porcs, et qui tombent tout seuls. Il y a bien d’autres systèmes à inventer. Les porcs fouissent à la recherche de tubercules. On peut leur apporter cette nourriture en plantant des pommes de terres, des topinambours, des patates douces dans leur enclos. Apparemment ils les replantent d’eux même en oubliant des petits bouts.Si ce n’est pas le cas, il suffira d’en planter dans des espaces protégés par des clôtures, pour qu’ils s’étendent chaque année à la portée des porcs, en suivant le principe du « sanctuaire« . En lisant le livre d’Eric Toensmeier, Perennial Vegetables: From Artichokes to Zuiki Taro, dans lequel il aborde le cas intéressant de l’hoffe (Dioscorea bulbifera) — peut être l’unique tubercule que l’on peut prélever sans perturber le sol —  j’ai pensé que cette plante pouvait servir de nourriture aux porcs. Elle combine plusieurs avantages : c’est une tubercule, donc elle est bien adaptée aux porcs; il s’agit d’une liane, donc qui produit vite et qui peut utiliser le support d’arbres déjà présents, et donc les rendre « productifs »; les tubercules tombent toutes seules à maturité, comme les mûres; la liane peut être protégée par une clôture, pérennisant la production sans autre intervention; la période de maturité est importante, 4 à 5 mois; le porc n’a pas à fouisser pour la manger, ce qui peut préserver le terrain de trop grandes perturbations. J’ai soumis l’idée à Eric Toensmeier, qui l’a trouvée pertinente, peut être une piste. Bref, je pense qu’élever des animaux de manière vraiment écologique est possible (par là, je n’entend pas qu’il y ait le moins d’impacts négatifs, mais que l’élevage permette d’améliorer la santé écologique des milieux, et la vie des populations alentours).

Bien sûr, je suis un néo-rural qui n’a pas encore mis la main à la pâte du cochon, donc je ne peux pas dire qu’élever des animaux est facile. Je devrais l’apprendre moi même, à l’échelle domestique ou en conseillant des agriculteurs sur les pratiques permacoles. Mais ce que je voulais faire passer comme message avec ce billet, c’est que la prochaine fois que vous entendrez parler de l’élevage comme d’une activité destructrice, j’aimerai que vous pensiez à un beau et grand mûrier, sous la chaleur d’un soleil d’été, et d’un cochon et de volaille se baladant insoucieusement sous son ombre, consommant les fruits juteux et sucrés tombant au sol. Alors, oui, battons-nous contre l’élevage industriel, contre l’élevage hors-sol, contre les maltraitances. Mais aussi, battons-nous contre les simplifications qui voudraient faire passer l’élevage comme une activité nuisible socialement et écologiquement, au risque de perdre un élément essentiel d’un futur soutenable. Et battons-nous pour la mise en place de systèmes permacoles, pour les végétaux et les animaux.

En changeant l’élevage, on peut à la fois offrir des solutions immédiates et applicables à grande échelle, dans le cadre de notre société industrielle (personnellement, je vois plus l’Aveyron couverte d’arbres fruitiers-fourragers que végane); mais aussi préparer l’avenir grâce à des systèmes permacoles d’auto-suffisance à petite échelle.

PS: bientôt, si j’ai les permissions de diffuser les images, je raconterais notre participation à l’abattage et/ou la découpe/transformation d’un cochon et d’une volaille.

La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète

Mon premier design pattern

Si vous vous intéressez à la permaculture, vous avez surement croisé le terme un peu barbare de design pattern. C’est un de ces — pas si rares — anglicismes  qui resteront faute d’une traduction appropriée (dans le langage informatique, on parle de patron ou modèle de conception, mais dans notre contexte l’expression n’est pas top à son aise) . Les design patterns ont été popularisés par l’architecte Christpher Alexander, pour qui « chaque patron décrit un problème qui se manifeste constamment dans notre environnement, et donc décrit le cœur de la solution à ce problème, d’une façon telle que l’on puisse réutiliser cette solution des millions de fois, sans jamais le faire deux fois de la même manière ».

Réfléchir en terme de patterns me semble important. Il s’agit avant tout d’observer les problèmes qui se posent et les solutions généralement apportées (par la nature, ou traditionnellement dans les sociétés humaines), pour pouvoir faire une généralisation (du problème comme de la solution) afin d’étendre la portée et l’application de la solution à d’autres cas. En poussant le raisonnement encore plus loin, on peut se demander quels problèmes sous-jacents ont pu être résolus (de manière parfois inconsciente) par certaines organisations (sociales, architecturales, etc).

Durant mes pérégrinations dans les documentations sur la permaculture, je me suis aperçu qu’un pattern revenait plusieurs fois (sans pour autant être formulé explicitement), et que je le trouvais assez pertinent. J’ai donc décidé de le formaliser, parce que je trouve cette forme élégante (selon moi, c’est l’équivalent scientifique de la poésie littéraire; et quand j’étais aspirant informaticien, j’étais ému par la beauté des design patterns adaptés à la programmation objet…).

Rien de révolutionnaire cela dit, d’autres l’ont surement déjà formalisé, et peut être qu’à sa lecture vous vous direz « tout ça pour ça » ? Mais le principal réside selon moi dans la façon de penser, et je pense que le design patterns peuvent nous aider à penser différemment grâce à leur forme, tout comme la poésie.

Pour ceux qui seraient intéressés par les design patterns, je recommande les livres A Pattern Language de Christopher Alexander, et Edible Forest Garden (vol. 2) de Dave Jack, qui présentent un ensemble de patterns relatifs aux villes, rue, maisons et aux forêts nourricières.

Cet « ensemble de patterns » est en fait construit de telle sorte que les patterns se fassent souvent référence entre eux, décrivant un véritable langage (pattern language) pour résoudre les problèmes du domaine étudié. J’aimerais accumuler toute sorte de pattern pour constituer un pattern language de la permaculture. Elle le mérite.

#1 Sanctuaire

Les ressources qui diminuent lorsqu’on les utilise* (par exemple une plante, ou de l’eau d’une réserve) sont très courantes, mais elles réclament cependant une attention particulière pour être utilisées de manière durable. Pour que le système tendent vers une autonomie maximale, on privilégie un accès libre ou une utilisation libre des ressources par les éléments qui en ont besoin.
Comment permettre cet accès ou cette utilisation libres tout en garantissant la pérennité de la ressource et des prélèvements ?

• Définissez un seuil d’état critique, dans l’espace et/ou le temps, au delà duquel la ressource ne peut pas se régénérer ou être régénérée • Mettez en place des restrictions d’utilisation, sur les plans physiques, éthiques, juridiques, etc., qui garantissent que la ressource ne dépasse pas son seuil critique • Élaborez un pattern d’utilisation dans l’espace et le temps en accord avec ces restrictions.

Le concept de zone 5 en permaculture est une mise en œuvre de ce pattern. Il créé une zone libre de toute intervention ou modification humaine, basée sur des principes éthiques, ou des protections physiques (clôture pour exclure le bétail se trouvant en zone 4). Le seuil critique est ici définie par le temps (protection permanente) et l’espace, qui varie suivant la fonction associée à cette zone 5, et la taille du système permaculturel.

Les systèmes permaculturels peuvent être vus comme des sanctuaires pour des espèces, des techniques ou des savoirs menacés, et doivent être protégés dans leurs utilisations futures par des restrictions juridiques (comme le démontrent les menaces juridiques qui pèsent contre les propriétés des pionniers Robert Hart et P.A. Yeomans).

Sur un plan plus technique, on peut offrir à du bétail l’accès à certaines plantes fourragères en protégeant le « cœur » de la plantation par des clôtures. Les animaux mangeront tout ce qui dépasse de la clôture ou qu’ils peuvent atteindre, mais la plante sera protégée de la destruction et pourra de nouveau s’étendre la saison suivante.

Des vieux bout de bois peuvent servi de sanctuaire pour les insectes et les plantes durant les périodes de sécheresse, procurant de l’eau directement, ou à travers un réseau mycorhizien.

L’holistic management est un exemple de restriction d’utilisation basée sur un pattern temporel et qui assure que l’herbe ne sera jamais sur-broutée. Cette gestion temporelle s’appuie sur une gestion fine et sur des protections physiques (clôtures)

* Voir « Permaculture Designers’ Manual » de Bill Mollison, p. 16 pour les autres types de ressources ainsi que des exemples.

Expérience culinaire, agriculture & écologie

Un chef en quête de bons produits nous raconte l’expérience qu’il a vécue dans deux fermes espagnoles aux méthodes révolutionnaires.

Le chef Dan Barber est confronté à un dilemme, comme beaucoup de chefs aujourd’hui : Comment garder du poisson au menu. Avec un travail de recherche impeccable et un humour glacé, il nous narre sa quête d’un poisson respectueux de l’environnement dont il puisse tomber amoureux, et la lune de miel de gastronome qu’il vit depuis qu’il a découvert un poisson incroyablement délicieux, élevé en Espagne selon des méthodes révolutionnaires.

A la conférence du Taste3, le chef cuisinier Dan Barber raconte l’histoire d’une petite ferme en Espagne qui a fondé une façon respectueuse de produire du foie gras. Élevant ses oies dans un environnement naturel, le fermier Eduardo Sousa a personnifié un concept de production de nourriture. Barber croit à ce mode de production alimentaire.

De la permaculture au primitivisme

Comment la permaculture m’a amené à me poser des questions sur l’agriculture et la civilisation.

La permaculture est une méthode de conception de systèmes permettant de combler les besoins humains fondamentaux (nourriture, abris, etc.). Dans l’idéal, ces systèmes doivent êtres productifs, demander une faible maintenance, et être en « bonne santé » écologique. Pour se faire, les systèmes mis en place devraient prendre modèle sur les écosystèmes naturels, qui ont déjà ces caractéristiques — mise à part celle d’être très productifs en denrées  consommables par les humains. Ces caractéristiques émergent du mécanisme de l’évolution : les systèmes naturels qui se sont perpétués ont subi une sélection sur leur potentiel à capter, conserver et recycler les différentes ressources à leur disposition (soleil, eau, nutriments). Les systèmes sauvages que nous observons fonctionnent, autant nous en inspirer. Par exemple pour l’élevage du bétail, on peut s’inspirer des écosystèmes des grands herbivores.

Lorsqu’on commence à s’intéresser à la manière dont les systèmes naturels fonctionnent, on  comprend à quel point l’agriculture — pas seulement industrielle, mais depuis dix millénaires — est terriblement inefficace et destructrice, et à quel point permaculture et agriculture sont différentes. Au contraire, la beauté de certains systèmes agroforestiers de peuples tropicaux ou la gestion des écosystèmes par les peuples primitifs sautent aux yeux — malheureusement pas à ceux des premiers colons européens. La permaculture s’est beaucoup inspirée des systèmes de production tropicaux des peuples horticoles, et je considère la permaculture comme une néo-horticulture (qui vient de hortus, le jardin) plutôt que comme une nouvelle forme d’agriculture (d’ager, le champ), qu’elle soit permanente, durable ou autre — si c’est seulement possible.

Le primitivisme est une théorie selon laquelle la condition humaine a décliné depuis l’invention de la civilisation, puis de l’industrialisation. Le primitivisme se base comme sur la permaculture sur le mécanisme de l’évolution et sur l’étude de systèmes naturels. S’il ne semble pas absurde, lorsqu’on veut élever des poules en permaculture, de regarder leur environnement naturel et leurs comportements (alimentaires, sociaux, sexuels,etc.) pour s’en rapprocher au mieux et éviter le stress en apportant l’environnement dans lequel l’animal puisse s’épanouir, pourquoi ne pas faire la même chose pour l’animal humain ? Là où la permaculture s’intéressera à l’écologie de la forêt, l’éthologie, la géologie; le primitivisme regardera du côté de l’ethnologie, l’ethnobotanique, la paléo-anthropologie et l’archéologie. Tout comme on peut voir émerger dans les écosystèmes des patterns (un type de solution performant qui a été adopté par l’évolution/l’expérience pour résoudre un type de problème) récurrents, l’étude des sociétés humaines primitives montrent des habitudes quelque soit la région du monde des peuples étudiés : organisation sociale, mode d’alimentation, spiritualité, etc. Les connaître et les appliquer pourrait peut être apporter des solutions qui fonctionnent.

Plus tôt dans ce texte j’ai parlé de néo-horticulture. En effet la permaculture est un concept moderne qui ne date que des années 1970, même s’il se base sur des pratiques qui peuvent être millénaires. En effet tout concept s’inscrit dans un contexte, et la permaculture n’est pas une horticulture traditionnelle. Elle se veut une solution moderne (ou actuelle) à des problématiques modernes, avec des outils modernes. Par exemple, le « Permaculture designers’ manual » contient un chapitre sur les terrassements avec des engins de chantier. Si ces travaux utilisant une lourde machinerie permettent de mettre en place des systèmes qui dureront dans le temps en répondant aux besoins humains de manière non-énergivore et non-polluante, pourquoi pas ?

De même les primitivistes (en tout cas une partie d’entre eux) ne cherchent pas à vivre comme les peuples primitifs, car le contexte est différent. Le primitivisme cherche dans les peuples primitifs des modèles qui fonctionnent pour les appliquer à nos sociétés modernes, pour réorienter leurs trajectoires. Il s’agit plus d’un néo-primitivisme, dont sont issus ou qui inclut des concepts comme le néo-tribalisme, le néo-animisme, la permaculture, etc. (mais j’y reviendrais plus tard).

La permaculture et le primitivisme ont donc de nombreux points communs. Il s’agit de trouver des solutions d’actualité aux nombreux problèmes qui se posent en ce moment et qui vont s’amplifier dans le futur. Ces solutions sont basées sur les systèmes naturels, qui sont le résultat de tests parfois effectués sur des millions d’années.  La permaculture serait ainsi une branche du primitivisme, la première cherchant une méthode pour produire de la nourriture tout en respectant les mécanismes de l’évolution, et la seconde une méthode pour vivre en respectant ces même mécanismes.

Pour finir, le recommande à tous les anglophones de visionner cette conférence de Toby Hemenway, auteur de « Gaïa’s Garden, A Guide to Home-Scale Permaculture », intitulée « How Permaculture Can Save Humanity and the Earth, but Not Civilization« :

La nature

Cela fait déjà quelques temps que j’essaie de définir le concept de nature, et ce n’est pas évident. Pourtant j’ai le sentiment qu’une vérité fondamentale se cache derrière notre rapport à la nature, selon que l’on vivra « avec ou contre », « en harmonie ou en guerre », « version aïkido ou  karaté ». Or donc faut-il encore savoir de quoi on parle. Plutôt que de lire et synthétiser de gros pavés philosophiques ou métaphysiques qui ne doivent pas manquer d’exister sur la question, j’ai décidé de tenter une définition personnelle, en me basant sur ce que j’ai appris de la science permaculturelle, et de situations précises dans lesquelles je crois voir ou ne pas voir la présence de Dame Nature.

L’image la plus parlante, qui s’est révélée au cours de l’écriture de cet article, est que la nature est une mise en scène de la vie. Voyons ça de plus près.

La nature dans toute sa splendeur. Jungle du Laos.

La vie

La vie est apparue il y a un peu plus de trois milliards d’années. Définir la vie serait assez compliqué, mais comme tout le monde comprend ce que c’est, l’exercice ne s’impose pas. Le but de la vie semble être de se perpétuer. On peut placer ce désir aussi bien au niveau du gêne — avec la théorie du gêne égoïste de Richard Dawkins qui prétend que les formes vivantes ne seraient que des véhicules forgés par les gênes comme stratégie de perpétuation — que de la planète toute entière — c’est l’hypothèse biogéochimique de James Lovelock, selon laquelle l’ensemble de la biosphère terrestre participe au maintien de conditions propices à la perpétuation de la vie. Entre les deux, les espèces ont édifié (édifient) des stratégies pour survivre. Elles concernent plus précisément la capture et le stockage de l’énergie, de l’eau et des nutriments nécessaires à leur survie; la défense envers des organismes prédateurs ou parasites; et la reproduction.

Pour se perpétuer, la vie doit pouvoir s’adapter — évoluer. Cette évolution se passe en deux temps : tout d’abord des mutations génétiques spontanées introduisent une diversité génétique; ensuite, ces mutations se propagent par sélection naturelle si elles offrent des avantages évolutifs. Elles peuvent également rester en dormance dans une petite partie de la population et se propager si les conditions changent pour les rendre avantageuses.

Les stratégies de survie sont influencées par les biotopes — milieux physico-chimiques — dans lesquels les espèces évoluent (le théâtre et les décors), caractérisés principalement par l’intensité et la répartition de la pluviométrie et des températures. La vie peuplant ces biotopes a produit des biomes qui divisent la planète en grandes zones : forêts tropicales, forêts tempérées, savanes, maquis méditerranéen, déserts, toundra … caractérisées par leur faune et leur flore. Ces grandes catégories d’écosystèmes sont le résultat de la sélection naturelle concernant les stratégies de survie. Nous avons tendance à considérer cette survie comme une compétition, la « loi de la jungle », mais il est aujourd’hui évident qu’il s’agit plus de coopération. Les actions de la biocénose (la faune et la flore) d’un écosystème appartenant à un biome tendent toujours vers l’édification ou la perpétuation du climax écologique caractéristique de ce biome. Ainsi dans nos régions tempérées humides, un champ laissé à l’abandon deviendra après quelques décennies une forêt caducifoliée.

Or pour édifier la pièce de théâtre, le jeu d’acteur est indispensable. La vie, représentée dans cette métaphore par les humains sur les planches, a besoin de se parer de rôles (écologiques) et d’interagir pour jouer la pièce. Lorsqu’une perturbation a lieu (feu de forêt, inondation, tremblement de terre, coupe franche ou labour), toute une chaîne d’actions se met en place pour retourner à un état stable, une homéostasie. Se mettent tout d’abord en place ce qu’on appelle les « mauvaises herbes », qu’on considère mauvaises seulement parce qu’elles se mettent sur notre chemin, amoureusement retourné au tracteur. Elles ont pour but de panser les plaies infligées par les perturbations, en quelque sorte une mesure d’urgence pour éviter la perte de nutriments. La biomasse créée permet de protéger le sol de l’action érosive du soleil, du vent et de l’eau. Les racines traçantes permettent de maintenir le sol en place. Le sol est enrichi en azote et divers minéraux. Ces premiers stades permettent de préparer la venue des espèces plus matures. Les ronces par exemple permettent de supprimer l’herbe par leur ombrage (les graminées empêchent les arbres de pousser à cause d’une substance sécrétée par leurs racines, et sont en compétition pour l’eau), de mobiliser des éléments nutritifs qu’ils redistribuent lors de la chute des feuilles, et protègent les arbres des herbivores grâce à leurs épines.

La coopération se trouve également à l’intérieur de chaque succession. Les espèces ont généralement co-évoluées en polycultures, où chaque élément assure une fonction écologique : protection contre les prédateurs, couvres-sol, mobilisateurs de minéraux, supports … Ce partenariat écologique est particulièrement visible entre les espèces animales et végétales. Les espèces végétales dépendent souvent des animaux pour leur reproduction, utilisant la motricité de ces derniers pour disperser leurs progéniture au loin. Ainsi les graines se sont parées d’une paroi charnue, formant un fruit qui est ingéré par un animal, et dont les graines sont restituées plus loin dans un paquet nutritif que sont les déjections; ou tout simplement de crochets permettant de s’accrocher à la fourrure de certains animaux.

Théâtre de rue

Voici décrit le théâtre de la vie. Nous avons le biotope (la scène et le décor), la vie (les personnes sur scène), l’évolution (le scénario) et enfin la nature (la représentation).
Pour reformuler, la nature émerge du rôle de la vie (interactions fonctionnelles) étant données des contraintes évolutionnistes (stratégies de perpétuation) et un milieu donné (modalités de la perpétuation).

La nature peut être définie globalement, mais ses manifestations et la perception que nous en avons sont toujours locales, et une même pièce de théâtre sera interprétée différemment suivant le contexte. La nature se trouve présente à chaque fois que l’on voit la pièce de théâtre se dérouler, même si ce qu’on en perçoit n’est qu’un court extrait, et que la scène semble se dérouler malgré tout.

Et l’Homme ?

Il reste une question importante et épineuse, le rôle d’Homo sapiens dans le théâtre. En effet la nature et la vie sauvage sont souvent opposées à la culture et à l’humain civilisé. Il faut dire que le « malgré tout » prend toute sa signification concernant nos sociétés et la nature.

Comme nous l’avons vu, les biomes résultent d’une coévolution de ses différents membres. Ainsi toute espèce a une influence, et toute espèce « jardine » son environnement, pour le rendre (inconsciemment ou non) plus propice à sa survie. Par exemple les animaux frugivores ensemencent le milieu des graines de leurs arbres préférés, les herbivores favorisent la croissance des graminées en les broutant, et les carnivores régulent les populations de leurs proies des éléments les plus faibles. En ce sens les humains, comme chaque espèce, modifient leur environnement.

La maitrise de la nature

Cependant l’humain, grâce à la maitrise du feu et des outils, a pu augmenter considérablement son influence. Contrairement à ce que l’on pense généralement, les peuples de chasseurs-cueilleurs préhistoriques ou modernes modifi(a)ent largement leur environnement grâce aux feux déclenchés selon un modèle bien précis. Ces feux simulent une catastrophe naturelle, et favorisent des systèmes plus nourriciers pour les humains, comme les baies et les herbivores associés aux prairies (par exemple les bisons favorisés par les amérindiens).  En Australie, la gestion de l’écosystème par les aborigènes des plaines désertiques permet de concentrer la fertilité dans certaines zones1. La culture sur abatti-brûli, considérée comme une sauvagerie, est en fait une gestion fine de l’écosystème, pour peu que les observateurs européens arrivent à voir les jardins dans la jungle, créés par les amérindiens2, et que les peuples maitrisent leur démographie pour rendre le modèle durable.

La seconde grande évolution est celle de la révolution néolithique, pendant laquelle l’Homme a commencé à domestiquer des espèces sauvages. Parmi elles, la plus importante pour nous a sans aucun doute été le blé, fondateur des premiers empires, ancêtres de notre empire occidental. La principale caractéristique de l’agriculture est qu’elle s’appuie sur une ou plusieurs espèces annuelles. De ce fait, les agriculteurs doivent adapter l’écologie de la nature environnante à celle de leurs espèces domestiquées. Or le blé est une plante opportuniste qui colonise les bords de rivières périodiquement inondés et chargés d’alluvions charriés par le courant3. Les grains de blé nous indiquent l’écologie de la plante : stocker de quoi assurer sa descendance avant que les espèces plus matures ne prennent le relais, et attendre qu’une autre catastrophe ne laisse une nouvelle opportunité. Une civilisation fondée sur le blé doit donc perpétuellement bloquer la succession écologique, reproduisant des catastrophes par le labour, et la fertilité alluvionnaire par des engrais naturels ou minéraux. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le biotope primaire de bon nombre des « mauvaises herbes » de nos champs soit des vallées alluviales ou des marécages4.

Le rapport à la nature

Après avoir précisé ma définition de la nature, ainsi que quelques considérations sur la relation entre les Hommes et la manière dont ils obtiennent leur nourriture, je peux enfin passer à la véritable question, celle de notre rapport à la nature, et des enseignements du passé pour reconsidérer notre futur.

L’agriculture — Commençons par le plus simple : les conséquences de l’agriculture sur notre rapport à la nature. Le champ de blé étant rarement compatible avec la forêt, cette dernière est rasée pour faire place aux cultures annuelles. Il convient au passage de noter que l’étymologie du mot « forêt » renvoie au bas-latin foresta, qui signifie « ban », et qui donnera entre autre en italien le mot forestiere, « l’étranger ».
L’agriculture est un combat permanent contre la nature, qui réclame une succession écologique vers le climax associé au biotope, chez nous une forêt. Elle doit combattre les médecins du sol, qui cherchent à stopper l’hémorragie ouverte qu’est un champ laissé nu après un labour, exposé aux attaques érosives des éléments. L’opposition la plus fondamentale entre l’agriculture et la nature est que moins il y a de nature, mieux se porte l’agriculture. Du moins jusqu’à un certain point, avant que les déforestations n’entrainent sécheresses, inondations et érosion qui ont anéanti tant de civilisations. En effet lorsqu’on abat une partie de forêt, on fait de la place pour les cultures, mais on supprime aussi les nuisances potentielles que sont les animaux et les végétaux sauvages qui ravagent les cultures. Une perte de biodiversité est compatible avec l’agriculture, et cette dernière n’est rien d’autre qu’une perte de biodiversité. L’apparente diversité des variétés créées par l’agriculture traditionnelle, et perdue par l’agriculture industrielle, ne peut masquer la perte de la diversité d’espèces que l’humanité consommait avant la révolution néolithique. L’agriculture marque donc clairement une distinction de l’Homme a la nature, et un combat permanent contre cette dernière.

Avant l’agriculture — Mais qu’en était-il pour les humains pré-agricoles ? La réponse est plus nuancée. Brûler une partie du paysage n’est pas anodin, et pourrait être légitimement pris pour une guerre à la nature. Cependant l’exemple des aborigènes montre que cela peut augmenter la fertilité en la concentrant au dépend des zones moins fertiles. Cette stratégie permet, comme chez les amérindiens, de favoriser des étapes de la succession plus propices à l’Homme, les arbres fruitiers par exemple étant plus héliophiles que les espèces climaciques. Mais contrairement aux agriculteurs, les peuples sauvages ne portent pas le fardeau de bloquer la succession à une étape donnée. Ils favorisent un état qui les favorise, mais ne s’accaparent pas un espace dont il revendique un droit d’usage unique.

La deuxième stratégie que j’ai citée concernant les peuples tribaux est celle de la forêt comestible. Ici, les Hommes redirigent habilement la succession en plantant des espèces utiles. La différence entre brûler une forêt et planter des arbres d’un côté, et labourer et planter des céréales de l’autre ne saute pas aux yeux de prime abord. Revenir à la métaphore du théâtre va me permettre de clarifier les choses. Dans le cas de l’agriculture, l’agriculteur devient metteur en scène et fait recommencer la pièce à la fin du premier acte.
Dans l’autre cas, la stratégie primitive consiste à changer les acteurs qui jouent la pièce, pour en sélectionner d’autres qui lui plaisent plus. Le point important ici est que dans le deuxième cas, la pièce se joue : le scénario (évolution) et la représentation (la nature) sont respectées. L’agriculture, elle, ne permet pas à la représentation de se jouer, l’agriculteur ne veut pas respecter le script, et il est obligé de recommencer la pièce à chaque fois qu’elle sort de ses propres plans.

Après l’agriculture — Voici une dizaine de siècles que la civilisation s’étend sur le monde, et annule les représentations qui se jouaient localement. Notre troupe théâtrale La Civilisation et ses franchises ont mis au chômage les artistes locaux, qui disparaissent plus ou moins rapidement quand ils n’ont tous bonnement pas déjà disparus. Même le souvenir de l’histoire qui se jouait dans ce théâtre s’est estompé. Il est grand temps de rejouer la pièce, à partir du script originel, en piochant éventuellement quelques accessoires empruntés aux troupes franchisées.

Ce que je viens de décrire n’est rien de plus que la permaculture. Cette dernière est un creuset dans lequel se mélangent une vision tribale du monde, des techniques traditionnelles et un contexte moderne. Il faut utiliser nos connaissances en écologie non seulement pour comprendre, mais aussi pour élaborer des systèmes qui nous permettront de vivre pleinement. L’écologie est une pierre de Rosette qui nous permet de déchiffrer en grande partie le scénario de la pièce, écrit dans un très vieux langage dont notre civilisation a perdu la signification. Nous pouvons aussi tenter de comprendre le scénario en apprenant des rares humains qui le jouent encore, les tribus de chasseurs-cueilleurs modernes, qui connaissent encore le langage originel.

Il nous reste peu de temps avant que le déclin énergétique ne réduise peu à peu notre marge de manœuvre. Nous avons besoin rapidement d’une révolution culturelle centrée sur la nature et non plus l’humain qui nous conduira à une révolution agricole, à moins que ce ne soit l’inverse.

La forêt nourricière tempérée

La forêt nourricière ou comestible de Robert Hart, en Angleterre, est (était) la première connue du genre en milieu tempéré. Ce type d’écosystème cultivé est le meilleur exemple de ce que pourrait être une méthode de culture alimentaire qui laisse s’exprimer les forces de la nature, orientées ou colorées par la main de l’Homme. Un système stable et productif, particulièrement bien adapté à la descente énergétique à venir, et qui nous reconnecte à la beauté de nos origines arboricoles. Un parfum de jardin d’Eden ?

Notes & références

  1. Aboriginal Land Use, David Holmgren. Collected writings & Presentations 1978-2006 — Article Four.
  2. Beyond Wilderness, Toby Hemenway. Permaculture Activist n° 51.
  3. Against the Grain: How Agriculture Has Hijacked Civilization, Richard Manning.
  4. Encyclopédie des plantes bio-indicatrice,  Gérard Ducerf. Vol. 1.

Faire la connexion

La conception permaculturelle est la connexion entre des choses. Ce n’est pas l’eau, la poule ou l’arbre. C’est la manière dont l’eau, la poule et l’arbre sont connectés. C’est à l’opposé de ce qu’on nous a enseigné à l’école. L’éducation prend chaque chose, la pousse à part, et ne fait aucune connexion. La permaculture créé les connexions, car dès que vous avez créé une connexion, vous pouvez nourrir la poule avec l’arbre. — Bill Mollison

Les zones en permaculture

Ce blog n’a pas la prétention de réexpliquer les outils de base de la permaculture, des tas de bouquins l’ayant déjà fait avec talent. Mais les zones sont un outil important, qui offre un cadre conceptuel qui déborde bien au delà du terrain. Puisque j’ai déjà utilisé les zones dans un précédent article, que je compte les utiliser ultérieurement, et qu’il semble n’exister aucun article en français, autant poser les bases du zonage une fois pour toute.

FIG 1 — Première illustration des zones dans Permaculture 1

Zone 1 Zone 2 Zone 3 Zone 4
Zone 5

FIG 2 — Les zones en image. Source: Introduction to Permaculture Design (DVD)

Le zonage est un outil qui permet de concevoir son terrain (mais aussi sa cuisine, ou sa biorégion) dans le respect des principes d’efficacité énergétique de la permaculture. Le zonage est utilisé pour guider  le placement des éléments d’un système, et  la manière de s’en occuper.

Les zones partent d’un constat simple : la distance d’un élément par rapport à notre habitation devrait être fonction du degré de dépendance réciproque entre nous et cet élément. En clair, plus un élément demande des visites de notre part, que ce soit pour ses besoins (eau, soins, …) ou les nôtres (récolte), plus cet élément devrait se trouver à proximité.

La permaculture définit 5 zones, de la zone la plus intensive (zone 1) à la plus sauvage (zone 5). La zone 0 est le centre du système, l’habitation lorsque le système considéré est une propriété.

La définition des zones est ambivalente, l’échelle de 1 à 5 désigne à la fois intensité d’utilisation (de très intensif à sauvage), et une description géographique –superficie et éloignement– (de très proche et petit, à vaste et éloigné, cf. fig. 3). Tout l’intérêt étant que le placement fasse correspondre l’intensité d’utilisation et les spécificités géographiques. On peut caractériser les zones par leur production emblématique, comme pense-bête, mais les zones influent sur plusieurs facteurs (bâtiments, animaux), et définissent des stratégies qui leur sont propre (irrigation, taille). Le tableau 1 offre un aperçu complet. La zone 1, la plus proche de la maison contient le potager et le jardin d’herbes aromatiques. La zone 2 contient la volaille et le verger. La zone 3 contient les cultures de grand champ, les arbres à coque et les pâturages, la zone 4 contient les forêts de bois d’œuvre et le fourrage. La zone 5 est la zone laissée sauvage.

Comme il y a souvent un doute sur le fait de laisser la zone 5 complètement sauvage, ou de ne pas la gérer mais de s’en servir (cueillette), je préfère découper la zone 5 en zones 5a (pas de gestion, mais utilisation par la récolte) et 5b (pas de gestion ni d’utilisation).

Les zones sont représentées par cercles concentriques pour marquer l’importance de la distance, mais les zones peuvent être influencées par divers facteurs, en sus de la distance :

  • Les chemins. Les abords des chemins fréquemment empruntés, par exemple ceux qui relient la maison au parking ou la rue, deviendront des endroits privilégiés.
  • Les éléments en place. Ils définissent les chemins, donc influent sur les zones. Par exemple si le poulailler (d’intensité Z2) est loin de la maison, il se crée une zone 2 (à moins que le poulailler soit négligé) autour du poulailler et aux abords du chemin qui y mène.
  • Les conditions du lieu. Les conditions peuvent influencer le placement des éléments, en dehors des principes d’efficacité énergétique  du zonage. Le poulailler peut être éloigné de la maison à cause de l’odeur et de la direction des vents, ou de la localisation des voisins et du bruit. Les facteurs qui influent en général sont la topologie, la fertilité du sol, l’ensoleillement …
  • La vue. Les zones que l’on voit sont par définition plus susceptibles d’être aménagées de manière intensive. Les parties visibles depuis les zones intensives (depuis les fenêtres, le potager, etc.) seront plus visitées que les zones à égale distance de la maison mais dans un endroit peu visible.
  • D’autres choses. Il n’y a pas de règles et les exceptions peuvent être diverses. Par exemple permettre à la zone 5 de pénétrer jusqu’aux abords de la maison, pour offrir une vue inspirante et un couloir à la biodiversité de la zone 5.

Les zones sont utiles pour conceptualiser l’intensité d’utilisation de ce qui nous entoure. Elles peuvent servir tout un tas de choses, comme analyser l’approvisionnement en nourriture d’une ville ou d’une biorégion par exemple, ou encore l’accès au niveau des transports ou de la culture à partir de son domicile. Les zones sont à utiliser de concert avec les autres outils de la permaculture, comme les secteurs, l’analyse fonctionnelle, l’étude des patterns, …

Structures Plantes Techniques de jardinage Sources d’eau Animaux Utilisations humaines
Zone 1 : La plus visitée; utilisation et soin intensif Serre, pergola, terrasse, patio, stockage domestique, atelier de travail Herbes médicinales, fleurs, arbres nains, petits buissons, pelouse Désherbage et mulch intensifs, plantation dense, espalier Réservoirs à eau de pluie, petites mares, eaux grises, robinet d’arrosage Oiseaux sauvages, lapins, cochons d’inde, organismes du sol, insectes auxiliaires Modification du climat de la maison, nourriture et fleurs quotidiennes, espace social
Zone 2 : Cultivée de manière semi-intensive Serre, grange, cabane à outils, atelier, réserve de bois Aliments de base, conserves, petits vergers,plantes anti-incendie Mulch ponctuel, couverture végétale, taille saisonnière Puit, mare, eaux grises, irrigation, baissières (swale) Lapins, poissons, chauve-souris, volailles, organismes du sol, insectes auxiliaires Production alimentaire domestique, quelques plantes commerciales, propagation des plants, habitat pour les espèces sauvages
Zone 3 : Ferme Stockage de nourriture, abris production commerciale, arbres fruitiers et à coques, fourrage, haies, semis pour greffes Couverture végétale, taille légère, clôtures portables Grandes mares, baissières, stockage dans le sol Vaches, chevaux, moutons, chèvres, …, org. du sol, insectes auxiliaires Productions commerciales, bois de chauffe ou d’oeuvre, pâtures
Zone 4 : Soin minimal Distributeurs de nourriture pour animaux Bois de chauffe et d’oeuvre, plantes indigènes Pâturage, sylviculture Mares, baissières Gros animaux, org. du sol, insectes auxiliaires Chasse, cueillette, pacage
Zone 5 : Sauvage, non gérée Plantes indigènes Lacs, ruisseaux Animaux indigènes, org. du sol, insectes auxiliaires Inspiration, cueillette, méditation
TAB  1 — Influence des zones. Source: Gaia’s Garden, Toby Hemenway.
Mulch ponctuel, couverture végétale, taille saisonnière

FIG 3 — Lien entre zone et entité géographique. Source : Permaculture Principles, David Holmgren.

Être permaculteur

Définir ce qu’est un permaculteur permet d’enrichir la compréhension que l’on a de la permaculture, puisque par définition, un permaculteur fait de la permaculture.

La permaculture s’est concentrée à l’origine sur la gestion, l’entretien et la restauration des terres et de la nature. Cette approche (de même que la naissance de la permaculture) est due à de multiples facteurs caractéristiques de l’Australie —aux niveaux géologique, climatique, historique, politique et économique— et a amené la permaculture à se focaliser sur les systèmes agricoles en vue de fournir de la nourriture, de l’énergie ou des matériaux pour les besoins locaux des populations. Cette représentation occupe une large part des bouquins de permaculture (surtout les plus anciens) et la figure dominante du permaculteur dans nos esprits devient celle du propriétaire terrien, paysan informel, qui fait son potager, élève des animaux et creuse des retenues d’eau au tractopelle. Cependant cela ne concerne qu’une petite fraction des domaines d’application de la permaculture, comme en témoigne la fleur de la permaculture imaginée par David Holmgren.

Il est évident que l’Australie et la vieille Europe se ressemblent peu en terme d’occupation du territoire. Peu de gens possèdent des terres, et les populations sont concentrées dans les villes (la population française est à plus des trois quarts urbaine*). La permaculture serait-elle réservée à une minorité de privilégiés ?

Peut-on gagner sa vie en tant que permaculteur ? — Cette question revient souvent et démontre la vision commune du permaculteur : un fermier atypique, dont la condition d’agriculteur et les méthodes étranges ne lui permettent pas de vivre. Or on peut être facteur, instituteur ou plombier permaculteur* !

L’apport de la permaculture dans la conception des systèmes agricoles est inestimable, et sera une pièce majeure d’une société durable. À ce titre, le Designer’s Manual est un livre important, car il montre l’étendue de l’application des principes de design permacoles. La citation qui servira d’élargissement à cette réflexion en est d’ailleurs tirée :

Nous pouvons aussi prendre part à la production de nourriture. Cela ne veut pas dire que nous devons tous faire pousser nos propres pommes de terre, mais cela peut signifier que nous allons les acheter directement à une personne qui fait déjà pousser des patates de manière responsable. En fait, il serait probablement préférable d’organiser localement une coopérative d’achat aux producteurs plutôt que de faire pousser des pommes de terre.

Un permaculteur n’est pas un crocodile dundee capable de tout produire lui-même, mais une personne qui veille à ce que tous ses besoins soient satisfaits tout en respectant l’éthique de la permaculture (ce qui revient à dire qu’ils proviennent de systèmes conçus en permaculture). On peut classer les stratégies pour combler ses besoins en plusieurs niveaux :

Zones et secteurs — Les concepts de zones et secteurs permettent de voir l’application d’outils de conception aux différents niveaux cités. Ces outils sont un guide pour le placement d’éléments suivant l’attention qu’ils nécessitent ou la fréquence d’usage (de 1 très intensif, à 5 sauvage) et les énergies extérieures au site (vents, bruits, soleil …).
Au niveau 1, il suffit de regarder n’importe quel livre de permaculture, pour savoir à quelle zone correspond une production (z1: légumes, z2: volaille et fruitiers, z3: céréales, z4: pâtures et arbres, z5: zone naturelle). Les secteurs guident également le placement, pour se protéger ou utiliser le vent (dévier le froid, faciliter la pollinisation), éviter les risques d’incendies (lors du placement des pins pignons), etc.

Au niveau 2, on modifie l’échelle des zones et les secteurs d’influence. Pour la nourriture, on peut estimer que la zone 1 devient la ville (les légumes sont produits sur les balcons, toits, jardins partagés), la zone 2 les zones périurbaines (volailles, fruitiers dans les zones pavillonnaires), la zone 3 les campagnes environnantes (fermes produisant des céréales et des tubercules), etc. Les secteurs peuvent être délimités par les pollutions induites par les usines, les zones inhabitées (zones d’activités, commerciales), le relief, etc.
Aux niveaux 3&4, les zones et secteurs deviennent plus conceptuels. Les secteurs peuvent représenter les thèmes (alimentation, santé) ou les acteurs (individuels, communautaires, politiques, économiques)*. Les zones représentent une distance arbitraire, par exemple z1: à distance de marche, z2: de vélo, z3 de transport en commun, z4: de voiture, z5: d’avion*.

Les outils de conception ne sont pas limités aux systèmes agricoles, et peuvent servir à l’édification de sociétés permacoles. Rob Hopkins a d’ailleurs organisé les initiatives de transition  en utilisant les principes de conception d’Holmgren*.
  1. l’autoproduction,
    ou plus généralement la réappropriation de savoirs ou de techniques généralement délégués. Il s’agit ici de concevoir des systèmes en permaculture directs (c’est sur la mise en place de tels systèmes que se concentrent les bouquins de permaculture). Par exemple produire sa nourriture ou réparer son vélo.
  2. l’achat responsable,
    ou, au delà de la transaction marchande, le fait de se procurer (par l’achat, l’échange, le troc, le don) de quoi combler ses besoins. Par exemple rejoindre une AMAP, un SEL, une coopérative d’achats pour obtenir de la nourriture, une réparation ou d’autres choses par des filières locales, écologiques, sociales. Il s’agit ici de s’assurer que les systèmes comblant nos besoins soient conçus en permaculture. Le système AMAP peut être considéré comme permaculturel au niveau de son organisation, mais le système agricole sous-jacent est rarement en permaculture, même si l’organisation en AMAP a des effets positifs (comme par exemple la collecte des ordures vertes qui sont retournées aux champs).
  3. la mise en place de structures,
    s’il n’existe pas de structure permettant la mise en place de systèmes permaculturels pour remplir un besoin identifié, il faut alors en envisager la création. AMAP, SEL, autopartage, université populaire sont des structures connues permettant de combler des besoins. On peut aussi se servir des principes de conception pour les rendre plus efficaces (par exemple créer une coopérative d’achat sur le lieu d’une école primaire permettant aux parents d’acheter des produits pour les jeunes enfants).
  4. la mise en place d’une pépinière de projets,
    on ne peut pas être au four à bois et au moulin à farine, alors la meilleure solution ne serait-elle pas de créer les conditions pour que le four et le moulin puissent être créés par des groupes de personnes qui en ont le besoin (soit du moulin, soit de la farine qu’il produit) ? Par exemple, une salle de projection ou de réunion permet de sensibiliser sur une multitude de sujets et d’organiser toutes sortes d’initiatives. Un système de financement permaculturel* permet d’aider l’installation de projets. On peut aussi ranger dans cette catégorie une réflexion de l’organisation de systèmes permaculturels à l’échelle d’une biorégion : que faut-il au niveau niveau régional pour combler nos besoins d’énergie, de nourriture, de santé, etc. et comment faire pour que ces structures se créent ?

Et ceci est précisément l’objet des villes en transition : mettre en place une dynamique pour la définition des besoins d’une communauté, et les moyens permaculturels de parvenir à la création des structures les comblant. Le « transitionneur » est donc un permaculteur ! La différence avec le permaculteur « de terrain » est qu’il utilise les principes de conceptions aux niveaux 3 et 4 plutôt qu’au premier niveau (cf. encadré « Zones et secteurs »).

Der Krameterhof, ou comment faire pousser des citrons dans la « Sibérie autrichienne »

Suite de la série entamée précédemment.

Der Krameterhof,

ou comment faire pousser des citrons dans la « Sibérie autrichienne »

Sepp Holzer

Responsable : Sepp Holzer
Superficie : 45 ha
Situation géographique : Salzburg, Autriche
Productions : légumes, fruits, porcs, poissons, champignons, céréales, pépinières d’arbres fruitiers, gîte.
Site internet : http://www.krameterhof.at/en/

La ferme der Krameterhof se situe dans l’endroit le plus froid de l’Autriche, à une altitude comprise entre 1 100 et 1 500 mètres. C’est sur ces terres que Sepp Holzer expérimente depuis plus de quarante ans une forme d’agriculture alpine inspirée des principes de la permaculture. Les résultats sont là : la ferme produit des légumes, des fruits, des porcs, des poissons, des champignons, des céréales, des graines et des plants. Sepp Holzer réussit à faire pousser en plein air des citrons, des cerises et du raisin sous le climat peu favorable de ce que l’on appelle la « Sibérie autrichienne ».

Aménager le paysage et construire des partenariats écologiques

La méthode de Sepp Holzer consiste à réaménager le paysage, à remodeler la montagne, en créant des terrasses et des bassins sur les versants de sa propriété. Il a ainsi créé plus de 70 bassins totalisant une superficie de 3 hectares. Selon un principe d’efficacité énergétique énoncé par l’inventeur de la permaculture disant qu’un élément doit remplir plusieurs fonctions, les aménagements mis en place contribuent à stopper et canaliser les ruissellements d’eau responsables de l’érosion des sols, à fournir une importante réserve haliotique, et à créer des microclimats bénéfiques aux cultures.

La mise en place de ces systèmes nécessite l’utilisation de gros engins, comme les tractopelles, mais, une fois les terrasses et les étangs créés, la maintenance de ces aménagements ne nécessite que peu d’énergie, ce qui en fait d’excellents investissements.

Ces aménagements remplissent plusieurs fonctions, qui sont centrales à la réussite écologique de la ferme. Les terrasses de pierres et les étendues d’eau accumulent la chaleur pendant la journée, et la diffusent pendant la nuit, réduisant ainsi les écarts de température. Les bassins réfléchissent les rayons du soleil sur les forêts ou vergers alentour, leur permettant d’emmagasiner la chaleur, créant ainsi un microclimat sur chaque lieu. Pour assurer une protection supplémentaire face aux vents et au gel, une rangée d’arbres est disposée en forme de « U » (voir illustration) permettant d’emprisonner encore plus la chaleur de la zone et lui assurant des conditions clémentes pour les plantes exigeantes (arbres et arbustes fruitiers, légumes).

Pour Sepp Holzer, il est fondamental de coopérer avec la nature plutôt que de la combattre. Les animaux domestiques et sauvages ont un rôle dont il peut tirer avantage. Les cochons  – une race slovène ancienne et rustique – ameublissent constamment la terre en cherchant leur nourriture dans le sol avec leur groin ; ce labourage animal permet en plus d’accélérer la décomposition des matières organiques pour enrichir le sol. Même les taupes et les souris, souvent considérées comme nuisibles, lui permettent de propager les plantes en laissant des racines ou des graines dans leurs abris hivernaux.

Concernant les végétaux, Holzer s’appuie sur un compagnonnage d’espèces formant une guilde où chaque plante tient un rôle. Les espèces repoussent les parasites des autres par leur couleur, leurs épines ou leurs sécrétions, offrent une protection contre le vent, fournissent des minéraux inaccessibles aux systèmes racinaires des autres plantes. La synergie créée bénéficie à toute la communauté de plantes. Lorsqu’il plante des arbres pour son activité de pépiniériste, Holzer sème dans la foulée un mélange de graines d’une cinquantaine d’espèces qui apportent au plant les conditions nécessaires et naturelles pour sa bonne évolution. Ses choix en matière de plantes compagnes sont issus des observations qu’il a pu faire depuis son installation.

Grâce à ses aménagement astucieux et aux partenariats écologiques qu’il a mis en place, Holzer peut cultiver une production étonnamment diversifiée sans utiliser d’engrais industriel ni de pesticides.

Polyface Farm, ou comment comprendre la nature de la poule permet de produire de bons œufs

Cet article est le premier d’une série dédiée à la mise en lumière des principes de la permaculture, à travers d’exemples de fermes. Aux quatre coins du monde — Amérique, Europe, Océanie, Asie — des Hommes ont appliqué la permaculture, sans même en connaître l’existence quelques fois, et je pense que nous avons beaucoup à apprendre de ces succès.

Polyface Farm,

ou comment comprendre la nature de la poule permet de produire de bons œufs

Joel Salatin

Responsable : Joel Salatin
Superficie : 220 ha (dont 180 ha de bois)
Situation géographique : État de Virginie, États-Unis
Productions : bœufs, porcs, poulets, œufs de poule, dindes, lapins, produits forestiers.
Site internet : http://www.polyfacefarms.com

Une production saine, écologiquement responsable et économiquement viable : c’est le tour de force que Joel Salatin a réalisé sur sa ferme en polyculture intégrée. Cette performance n’est d’ailleurs pas passée inaperçue, puisque le livre de Michael Pollan «The Omnivore Dilemma» (classé parmi les 10 meilleurs livres de l’année 2006 par le New York Times) consacre un chapitre entier à sa ferme, Polyface, qui fait également une large apparition dans le film «Food, Inc.» de Robert Kenner.

Reproduire les caractéristiques des écosystèmes naturels

La stratégie utilisée par Joel Salatin est de mimer les modèles et les cycles des écosystèmes qui existent dans la nature. Par ce biais, les animaux de sa ferme vivent en exprimant leur nature, leur permettant de retrouver leur alimentation, leurs activités et leurs comportements sociaux résultant du processus évolutif de leur espèce.

L’étude des grands herbivores, comme les bisons des plaines américaines, révèle qu’ils se déplacent constamment : après avoir brouté une zone, les herbivores rejoignent une zone plus verte, laissant le temps à la première herbe de se régénérer. Joel Salatin organise sur le même principe une rotation de son troupeau de bœufs sur sa propriété* grâce à des enclos mobiles électrifiés. Se basant sur les travaux de l’agronome français André Voisin (Productivité de l’herbe, éd. France Agricole, 1957) traitant du cycle de croissance de l’herbe, Salatin a élaboré un cycle de rotation de six semaines pour ses prairies, l’herbe a précisément le temps de reconstruire ses racines et de repousser, avant que son développement la rende moins digeste pour le bétail.

Poulailler mobile

Poulailler mobile («Eggmobile»)

Dans la nature, les oiseaux suivent les troupeaux d’herbivores, car ils se nourrissent des larves des parasites internes nichant dans les bouses. À Polyface, ce sont les poules qui jouent ce rôle. Salatin les déplace, grâce à une remorque appelée « tracteur à poules » (« eggmobile »), trois jours après que le bétail a pâturé sur une zone. Cette durée correspond à la période de croissance maximale de la larve, juste avant qu’elle ne prenne sa forme ailée. Cette connexion entre le bétail et les volailles est bénéfique sur plusieurs plans. Les poules s’autoalimentent de l’herbe tendre fraîchement coupée et des larves, elles réduisent ainsi considérablement le risque de persistance du parasitisme en cassant le cycle des vers, évitant au bétail de retrouver la maladie lors de son prochain passage sur la parcelle. Les poules étalent les bouses sur tout le terrain, en grattant à la recherche des larves, permettant une décomposition plus rapide des excréments, les transformant ainsi plus vite en humus, enfin elles enrichissent le sol de leurs propres déjections, riches en phosphore. L’éleveur n’a plus besoin de vermifuger son bétail et s’économise également la production ou l’achat de grain pour poules.

Cette synergie bétail-volaille n’est pas complète sans l’élément clef de cet écosystème agricole qu’est l’herbe. Joel Salatin se définit d’ailleurs comme un grass farmer («cultivateur de prairie») et s’est spécialisé dans l’étude et le choix des meilleures herbes et plantes fourragères. Lorsque l’herbe est pâturée, elle régule son système racinaire en s’en séparant d’une partie pour équilibrer son ratio racines/feuilles. Les couches successives des racines mortes permettent, suite à leur décomposition en humus, de régénérer la fertilité du sol, qui s’enrichit au fil des années.

L’observation des modèles de la nature a permis à cet éleveur de connecter intelligemment différents systèmes d’élevage. Grâce à ce principe, les bêtes tendent à se rapprocher le plus possible de leur comportement naturel, leur permettant ainsi d’avoir une autonomie alimentaire et une meilleure santé.