végétarisme

L’élevage, un outil pour un futur post-industriel

J’aimerais dans cet article résumer ce que j’ai pu écrire précédemment sur les avantages d’un certain type d’élevage, et rajouter quelques nouveaux éléments, pour la plupart empruntés au livre Meat, a Benign Extravagance de Simon Fairlie. Ce billet ne concerne pas le véganisme, mais comme je veux montrer l’intérêt et les conséquences de l’élevage, il est utile de voir ce qui se passerait dans un monde sans élevage.

Un autre élevage est possible (et il est déjà là, ailleurs)

Que se passerait-il si demain le monde devenait subitement vegan ? Beaucoup de choses, mais l’une est particulièrement intéressante, et déduite des chiffres de la FAO (encadré 5.1) : si le monde devenait subitement vegan,  il n’y aurait pas plus de protéines disponibles pour l’alimentation humaine au niveau mondial (1). Comment cela est-il possible, au regard des énormes quantités de maïs et de soja détournés par l’élevage ? Tout simplement parce que dans les pays non industrialisés, les pauvres nourrissent leurs vaches, leurs cochons, leurs volailles et leurs poissons avec de l’herbe, des déchets de cuisine ou de récoltes, des déjections d’autres animaux, etc. Et bien sûr enlever les animaux ne rendra pas l’herbe et les déchets consommables.

Le but n’est pas de faire des comptes d’apothicaire (2), mais de montrer qu’il y a une agriculture bien éloignée de notre vision industrielle, et qui permet aux plus pauvres de tirer subsistance de matières premières non consommables grâce à l’élevage. Le calcul de la FAO nous montre que la proportion de cet élevage n’est pas négligeable, car elle compensait en nombre de protéines l’énorme gâchis de l’élevage industriel en 1997.

Vache urbaine, Inde

Vache urbaine, Inde *

Cet élevage est nommé l’élevage par défaut (default land user strategy livestock) par la FAO, et est utilisé comme « moyen pour valoriser la biomasse des terrains marginaux, des résidus et des endroits interstitiels ». Il faut comprendre « par défaut » comme dans un « choix par défaut », à opposer à une stratégie active, qui dans le cadre de l’élevage revient  à entrer en compétition avec d’autres secteurs pour les denrées alimentaires.

Concrètement, l’élevage par défaut concerne les produits (viande, lait, œufs, peaux …) issus d’animaux de traction et des animaux nourris par : (a) les déchets de transformation de nourriture, (b) les résidus de culture, (c) la nourriture gâchée, (d) les déchets d’abattoirs, (e) les pâturages, (f) les surplus de céréales. L’élevage par défaut peut fournir une quantité non négligeable de viande à chaque être humain, même s’il ne rivalise pas avec les chiffres de consommation par tête des sociétés industrielles.

L’animal comme régulateur

Élevage de poule en permaculture (X)

Élevage de poule en permaculture (4)

L’élevage par défaut remplit une fonction très importante, celle de « tampon » concernant la production de céréales (3). Le marché des céréales pour la consommation humaine est très peu élastique, contrairement au marché de la viande qui peut absorber n’importe quel surplus de production dans une bonne année. Et les animaux peuvent restituer lors des mauvaises années ce qu’ils ont stocké pendant les bonnes. Dans le document précédemment cité, la FAO note que « durant les deux récentes crises alimentaires globales de 1974-75 et 1982-83, les réductions dans l’approvisionnement global de céréales ont été presque entièrement  absorbées par le secteur de l’élevage s’ajustant à l’augmentation des prix par une réduction de la production, une meilleure productivité, et l’utilisation de denrées non comestibles ». L’élevage permet donc de prévoir une marge de sécurité en semant plus de céréales que nécessaire, et le surplus est absorbé et « stocké » par l’élevage par défaut. L’autre alternative à l’utilisation de l’élevage comme tampon pour la production de céréales est l’utilisation de silos géants de stockage gérés de manière centralisée par l’État, solution choisie par la Chine.

Encore plus intéressant, les animaux peuvent être utilisés comme gardes fou d’une expansion non soutenable de la population humaine (5). Si l’élevage par défaut produit de la nourriture sans retirer quoique que ce soit de la bouche des plus pauvres, même certains aspects non efficients (conversion inférieure des denrées comestibles, place occupée …) de l’élevage peuvent être utilisés à bon escient. L’élevage, par son extravagance, atteint les limites de capacité des territoires considérés avant les populations humaines. Lorsque ce signal est donné (par un manque de place, des réserves au plus bas, etc) on peut alors réajuster en se séparant d’une partie des animaux d’élevage. Il est beaucoup plus difficile de contrôler une expansion non durable d’une population humaine basée sur des productions végétales ultra productives comme la pomme de terre. Et lorsqu’il est trop tard, le rééquilibrage passe par des guerres meurtrières, des famines et des épidémies. La recherche d’une efficacité maximale au détriment de la diversité peut avoir de très lourdes conséquences, comme l’a montré le cas irlandais. Les modalités d’une telle stratégie restent à trouver.

Les animaux servent de zone de régulation, et une pression trop forte de la population sur les récoltes ou le milieu peut être compensée par la « soupape » de l’élevage dont l’ampleur sera réajustée.

Élevages et paysages

Système sylvo-pastoral en Espagne, la dehesa

Système sylvo-pastoral en Espagne, la dehesa *

Les paysans et les paysannes font le pays, et les cultures ont un impact évident sur la région qu’on habite. Pour mieux se rendre compte de l’impact des animaux d’élevage, les projections en terme « d’allocation de territoire » de Fairlie, qui trace les scénarios  d’une Angleterre permaculturelle vegane, et permaculturelle avec élevage sont très intéressantes (6).

Sans surprise, la permaculture vegane est plus performante en terme de superficie, elle consommerait seulement 55% de la superficie du scénario avec élevage ! Mais si on y regarde plus précisément, la superficie des terres arables est sensiblement la même (7,9 M ha pour l’élevage contre 7,7 M ha pour le scénario vegan), car le scénario vegan s’appuie sur des engrais verts pour remplacer la fertilité apportée par les animaux et que les huiles végétales prennent beaucoup de place à produire (7). Finalement, l’élevage par défaut ne change pas fondamentalement l’utilisation du territoire au niveau des terres arables (même s’il diminue grandement les surfaces en cultures annuelles), mais sur les autres terres, incultes ou non cultivées, comme les forêts.

Quelle utilisation pour nos territoires ?

Quelle utilisation pour nos territoires ? (8)

L’élevage et ses pâturages permanents peuvent ici aussi jouer un rôle de « tampon », au niveau du paysage cette fois. Ils forment un gradient entre des systèmes très anthropiques et intensivement gérés comme les aires urbaines ou les terres arables, et des zones plus sauvages comme la forêt. Un gradient au niveau de l’intensité d’utilisation, les pâturages nécessitant peu de travail. Un gradient au niveau de la place laissée au sauvage, puisqu’ils sont bien moins vulnérables à la présence d’espèces sauvages que les terres cultivées et que les animaux sauvages ne sont pas à l’aise pour franchir de grands espaces ouverts. Et enfin un gradient au niveau de l’ouverture créée par le bocage, bien plus propice aux matchs de foot ou de frisbee improvisés, ou aux pic-niques que la forêt.

Si le gradient se referme brusquement avec la suppression des prairies, il est beaucoup plus complexe de gérer la proximité du « sauvage » et des dommages qui en résultent sur les cultures. Entourés par la forêt, les plantations de noyers ou de noisetiers se transforment en garde-manger géants pour écureuils !

L’animal à la ferme

Les animaux sont généralement présentés comme un poids, pour la société comme pour les fermes. Et c’est le cas quand l’élevage n’est considéré que comme une couche inefficace qui vient se greffer sur la production de céréales et d’oléagineux.

Intégration entre jardin, champ, canards, porcs et vaches

Intégration entre jardin, champ, canards, porcs et vaches au Vietnam *

Comme le note Fairlie, l’élevage par défaut correspond bien à la notion d’élevage en permaculture, où les animaux sont utilisés pour valoriser les déchets ou les denrées non consommables, mais également où les comportements instinctifs des animaux sont utilisés pour améliorer le système sans recourir à des machines et du pétrole.

Intégration des canards et du riz, Japon

Intégration des canards et du riz, Japon *

Les animaux ont depuis longtemps été utilisés dans les agro-écosystèmes dans lesquels ils excellaient, parce que ces derniers se rapprochaient de leur habitat naturel, par les services qu’ils rendaient, et par les nombreuses connexions qu’ils créaient. Les canards et les poissons sont par exemple combinés aux rizières en Asie (9). L’Europe a une grande tradition sylvo-pastorale, dans laquelle animaux, herbe et arbres entretiennent des relations vertueuses, comme dans les dehesa en Espagne.

Les animaux ne sont pas un fardeau pour ces fermes, mais un moyen d’utiliser au maximum les intrants et les productions au sein du système, de remplacer les produits de synthèse et les machines, d’augmenter la résilience, de diversifier et d’augmenter les revenus. Les animaux sont inefficaces si l’on a en tête le modèle de la pyramide trophique, dans laquelle chaque niveau  se développe sur un niveau inférieur beaucoup plus gros (on prend en général le rapport un pour dix, 1:10). Mais dans les faits, les relations au sein de la communauté du vivant sont des cycles. Plus il y a de cycles, et plus le système est stable et résilient, et les ressources sont utilisées pleinement. Enlever des éléments au système, comme les animaux d’élevages dans une ferme, rend le système plus rudimentaire, comme le montre les diagrammes ci-dessous.


Intégrations possibles dans une ferme végane (gauche) et avec élevage (droite) (8).

 

Et ce n’est pas par hasard si Bill Mollison a écrit, « les cycles dans la nature sont des voies divergentes du chemin menant vers les  impasses entropiques -la vie elle-même cycle les nutriments- permettant des opportunités de production, et ainsi des opportunités pour des espèces d’occuper des niches écologiques dans le temps » (10). Plus une ressources cycle, plus elle créé d’opportunités synonymes de diversité, d’efficience et de productivité.

L’intégration d’une espèce donnée à la ferme  sera en fonction de ces affinités avec l’agro-écosystème considéré (tableau, première partie) ou selon les services que peut remplir l’animal, comme tondre, débroussailler, labourer, désherber ou détruire les ravageurs (tableau, deuxième partie). Au niveau de la société, la place de l’élevage se fait en fonction des caractéristiques des espèces. Les espèces herbivores, particulièrement efficaces pour transformer l’herbe en nourriture et maintenir des espaces ouverts, seront à leur aise à la campagne. Les espèces au régime plus proche du notre, comme les poules et les cochons, seront placées plus près, à la périphérie des centres urbains  pour profiter des déchets d’abattoir, de récolte et de la nourriture gâchée, par exemple dans les points de restauration collective. J’ai évalué la performance supposée des espèces aux différentes catégories d’intrants alimentaires d’un élevage par défaut dans la troisième partie du tableau. Ce n’est qu’un guide général, et les herbivores peuvent pénétrer les centres urbains comme c’est le cas des vaches en Inde, et tous les animaux peuvent être intégrés efficacement dans les fermes ou dans les campagnes.

Vaches laitières Cochons Poules Canards / Oies Moutons
Relations bénéfiques aux (agro-)écosystèmes (11)
Jardins maraîchers
Petits-fruits
Vergers  
Pâturages  
Zones humides
Forêts
Fonctions écologiques sur la ferme (12)
Tondre et brouter Oui Oui Oui Oui Oui
Débroussailler Certaines races
Manger les insectes ravageurs Oui Canards
Labourer Oui Oui
Tondre seulement l’herbe Oies
Glaner les fruits au sol Oui Oui
Intégration dans un élevage par défaut
Pâturage ★(★)
Déchets de culture
Déchets d’abattoirs
Déchets de transformation
Nourriture gâchée
Surplus de céréales

★: Compatible; ★★: Bonne association; ★★★: Excellente association

Bien sûr, l’objectif n’est pas de continuer à produire les quantités astronomiques de viande que nous absorbons actuellement dans les sociétés industrielles. Le but est d’utiliser l’élevage pour ce qu’il apporte de mieux, comme les nombreux services à la ferme, le recyclage de matières premières qui quitteraient la chaîne alimentaire, la consolidation des fermes et des sociétés, et la production nette de nourriture.

(1) Livestock & the environment: Finding a balance, Cees de Haan, Henning Steinfeld, Harvey Blackburn (1997). Depuis la sortie de ce livre, l’industrialisation de l’agriculture en Chine a dû faire pencher la balance du côté du veganisme.

(2) D’autant plus que ça ne change rien au fait que si on donnait directement les céréales utilisées par l’élevage industriel aux populations humaines, plus de protéines et de calories seraient globalement disponibles.

(3) Meat, A Benign Extravagance, Simon Fairlie. Chapitre 10.

(4) Permaculture: A Designers’ Manual, Bill Mollison. Tagari, p.35.

(5) Fairlie cite l’exemple incroyable des tribus Maring de Nouvelle-Guinée, qui élèvent des cochons sans les tuer pendant 10-12 ans (3). Les cochons deviennent ingérables, ils épuisent les jardins et de nouveaux doivent être créés en brûlant des parcelles de forêt. Inévitablement l’expansion se heurte à celle des autres tribus Maring, les cochons deviennent un poids de plus en plus lourd dans l’économie, et ils provoquent de plus en plus de « d’accidents diplomatiques ». Jusqu’à la guerre soit déclarée entre tribus. Là, les tribus amies se réunissent en grands banquets pour déguster les innombrables porcs. Puis la guerre est consommée, il ne reste plus qu’un petit nombre de porcs, et le cycle continue. Cette stratégie étrange permet de limiter l’expansion de la population, un partage plus égalitaire de la nourriture (les femmes et les enfants de toutes les tribus peuvent consommer le porc pendant les cérémonies, mais seuls les hommes dont la tribu a déclaré la guerre et non ceux des clans amis invités, peuvent aussi en manger), et de favoriser les mariages entre tribus amies.

(6) Meat, A Benign Extravagance, Simon Fairlie. Chapitres 9 et 15. Le scénario est « en permaculture » car la nourriture, le fourrage, la fertilité, les fibres vestimentaires et l’énergie sont pris en compte, et que l’élevage considéré est celui par défaut. Le chapitre est une version légèrement remaniée d’un article publié dans The Land.

(7) De plus Fairlie note qu’il y a beaucoup plus de terres arables dévolues aux cultures annuelles dans le scénario vegan (93% des terres arables, contre 60% pour l’élevage). Ce qui peut poser des problèmes de fertilité du sol et d’érosion.

(8) Meat, A Benign Extravagance, Simon Fairlie. Chapitre 17.

(9) Voir le système Riz/canards mis en place par Takao Furuno au Japon. Les canards désherbent, mangent les insectes ravageurs, et fertilisent le riz. Les rizières offrent un habitat et de la nourriture aux canards, et les déchets du riz sont donnés aux canards.

(10) Permaculture: A Designers’ Manual, Bill Mollison. Tagari, p.23.

(11) Permaculture: A Designers’ Manual, Bill Mollison. Tagari, p.431.

(12) Integrating Livestock in the Food Forest, Eric Toensmeier.

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Lettre ouverte aux vegans

Nos poules

Certains d’entre vous se lassent peut être des nombreux articles parus sur ce blog concernant le végétarisme ou le veganisme, et jusqu’à il y a peu je ne comprenais pas vraiment pourquoi je m’intéresse autant à ce sujet. Mais je tiens peut être une piste, que je vous livre ici.

Tout d’abord, un des problèmes qu’il faut affronter pour parler aux vegans, c’est la multiplicité des approches, regroupée sous une même bannière. On peut distinguer plusieurs types de vegans :

* Ceux qui le sont par éthique animal, la majorité, parmi lesquels ceux :

– contre le spécisme ou la domination de l’humain sur l’animal non-humain

– contre la souffrance faite à un animal qui souffre (présence d’un système nerveux)

– contre le meurtre d’animaux sentients, ou qui veulent vivre

Les vegans ne sont pas dûpes, et ils savent que l’on doit tuer pour vivre, ou dans une formule qui les mettra plus à l’aise, des être vivants doivent mourir pour que l’on puisse vivre, aussi on trouve des définitions intermédiaires :

– Minimiser le nombre d’animaux tués

– Minimiser la souffrance animale

* Ceux qui le sont pour d’autres raisons. Ceux-là sont assez minoritaires, car le véganisme est assez radical, et si on est concerné par l’écologie ou la faim dans le monde, le végétarisme ou le flexitarisme sont beaucoup plus facile à gérer, et éventuellement plus pertinents (les produits animaux locaux pouvant facilement remplacer certains produits transformés d’origine lointaine).

* Ajoutons à cela une définition assez restrictive, puisque basée sur les conséquences, et non les réflexions qui y ont mené, qui stipule que les vegans sont des personnes qui n’utilisent pas de produits animaux (viande, oeufs, miel, cuir, …).

Et bien évidemment, il y a des vegans qui avancent les arguments de la dernière catégorie (écologie …) pour tenter de convertir les gens, tout en sachant que même si un style de vie vegan polluait plus, ce n’est pas ça qui est vraiment important.

Je me suis donc trouvé à parler à un véritable front mouvant, chacun de mes arguments étant balayé par d’autres considérations (la dernière étant, « on ne devrait pas tuer d’animaux, point »)

Et je crois que mon problème est dans cette multiplicité des définitions.

La dernière définition est pour moi dogmatique, « tu n’utiliseras point de produits animaux », puisqu’elle masque tout réflexion, et toute adaptation possible. Elle se rapproche des règles religieuses, peut être pertinentes suivant le contexte (pression démographique concernant le végétarisme en Inde, transmission de parasite concernant le porc au moyen orient …), mais le contexte peut changer.

Les vegans éthiques veulent donc arrêter la domination/le spécisme, ou minimiser la mort ou la souffrance. Je trouve que c’est un beau programme, parce que la domination, la mort et la souffrance ça n’appelle pas spécialement les gens.

Mon problème, c’est que si le veganisme c’est ça, je pourrais très bien me réclamer du véganisme, mais que les vegans m’en empêchent. Mon problème, c’est que les vegans ont fait un holdup sur la domination, la mort et la souffrance, et qu’ils réduisent la réflexion intellectuelle à leur solution, qui pour eux est forcément la meilleur. Mon problème, c’est aussi l’arrogance de beaucoup de vegans que j’ai pu rencontrer sur internet (heureusement quelques uns sortent du lot).

Voyons ça de plus près,

Premièrement, la domination ou le spécisme. C’est le cas le plus intéressant, et le plus dur à expliciter. Le veganisme n’est pas le seul courant à se réclamer de l’antispécisme ou du rejet de la domination, il y a un autre courant qui m’est cher, et qui est le primitivisme. Pour les primitivistes, la domination se cache dans la relation entre l’humain et la nature. Voir la nature comme un espace plat à raser pour planter sa récolte, et détruire tout ce qui (re)pousse et ne lui convient pas, c’est la base du problème. Comme dirait Daniel Quinn, on dénie la nourriture aux autres espèces, et on mène une guerre contre ce qui mange notre nourriture, ce qui entre en compétition avec notre nourriture, ou ce qui mange ou qui entre en compétition avec la nourriture de notre nourriture. Je parle ici bien sûr de l’agriculture (ager, le champ), qui a aussi apporté la domination généralisée de l’humain sur l’humain, en apportant civilisation, spécialisation du travail, hiérarchisation sociale et privatisation de la nourriture (ce n’est pas pour dire que tout était rose dans les sociétés primitives, mais elles étaient beaucoup plus égalitaires que les notres). Les primitivistes sont pour la majorité omnivores, et voient même d’un très bon œil la chasse, puisqu’il n’y a pas de domination, et manger des animaux que l’on a chassé localement reconnecte avec son milieu naturel (landbase en anglais). La domination se trouve dans un champ de céréales, qui sont des espèces annuelles nécessitant une perturbation annuelle du milieu pour prospérer (dans la nature, les céréales surgissent près des cours d’eau qui ont débordé et rasé la végétation existante, puis laissent rapidement la place à d’autres espèces). On voit qu’une même vision philosophique amène deux réponses très différentes, pour caricaturer, on a la viande d’un côté, et les céréales de l’autre.

Le cas de l’élevage (non industriel) est plus complexe que celui de la chasse (qui n’a pas d’avenir immédiat comme moyen de subsistance pour la masse d’humains que nous sommes). Tout d’abord il n’y a pas cette « rupture écologique », comme avec l’agriculture, puisque les prairies sont un écosystème à part entière, qui a évolué avec les ruminants. De plus, même l’argument écologique suprême, la succession écologique qui tendrait invariablement à des forêts caducifoliées par chez nous, peut être remis en question. Il s’agirait en fait d’un patchwork mouvant entre forêts et prairies, manœuvré par les herbivores et les buissons épineux. Mais ça nous laisse la domination directe de l’humain sur son animal domestique : on l’emprisonne, on l’exploite puis on le tue.

Tout d’abord, je n’aime pas le terme de domination dans ce cas, par parce que ça ne m’arrangerait pas, mais parce que je ne le trouve pas juste. Dans nos rapports aux animaux domestiques, je préfère parler de co-évolution. Nous avons transformés nos animaux domestiques tout comme ils nous ont transformés (par exemple génétiquement, comme la tolérance au lactose, culturellement, comme le passage de certains amérindiens de l’agriculture à la chasse avec l’arrivée du cheval). Nous leur avons offert une formidable promotion en terme d’évolution, pas en développant leurs mamelles ou leurs portées, mais en disséminant leurs gènes partout autour du monde. On me rétorquera que ça doit leur fait une belle jambe, mais ce n’est pas si anodin que cela, quand on regarde la théorie du gêne égoïste de Richard Dawkins. Nos génomes se seraient associés pour une superbe expansion, au détriment des autres espèces.

De plus, on peut se demander qui est l’esclave de l’autre, puisque l’humain prend en charge la sécurité, la nourriture, la santé de l’animal. Des extra-terrestres pourraient se demander qui a vraiment domestiqué l’autre. La encore c’est une relation gagnant-gagnant, puisqu’il y a échange de biens et de services de part et d’autre. Attention, il ne faut pas oublier que cela peut se faire au détriment des autres espèces, comme je l’ai rapporté plus tôt, il ne faut pas oublier la dérive de notre espèce et de ses alliés, qui monopolise les ressources et qui mènent les autres espèces et elles mêmes à leur perte, mais ceci concerne tout autant les espèces végétales.

Mais on ne peut pas oublier que l’on tue l’animal à la fin (même si l’on est végétarien, l’élevage devient vite un casse tête si des animaux ne sont pas tués). Alors que ces animaux nous ont tant apportés, ajoutent les végétariens et vegans. Abus de pouvoir caractérisé, domination sans borne ? J’ai ici du mal à expliquer ma position, puisqu’elle me parait moins que les autres basée sur des éléments rationnels, mais juste sur un point de morale. Oui ça ne me pose pas de problème idéologique, et je ne vois pas plus le mal à tuer un animal domestique qu’un animal sauvage. L’animal domestique m’a apporter produits et services, mais moi aussi, contrairement à ma relation avec l’animal sauvage. Toutes les espèces adaptent les stratégies de subsistances les plus efficaces possible, en terme d’énergie dépensée par énergie obtenue. Ne pas tuer les animaux domestiques serait beaucoup plus dispendieux. (aux vegans qui pourraient me rétorquer que l’alimentation vegane est encore plus efficace, je les renvoie au dernier billet, je leur demande de venir faire pousser des céréales sur mes pentes, et je réponds que non je ne crois pas). J’ai une approche purement utilitariste de la chose ? D’une part non, car je ne cherche pas à maximiser la production (par unité de surface par exemple) et le bien être animal m’est important, et ensuite je répondrais que le luxe de ne pas être efficace sur la nourriture est apparu très récemment, et va disparaitre dans peu de temps. Les vegans ont beau se targuer d’avoir une alimentation optimale, ça ne cache pas le fait que plus d’énergie est dépensée pour produire leur nourriture que ce que cette nourriture leur fournit (c’est pareil pour omnivores) …

Deuxième point, minimiser le nombre d’animaux tués. Ici, le compte est vite fait, 0 pour les vegans, et pour les omnivores, un paquet ! Ah non, pas si vite. Même les vegans savent (enfin presque tous) que le compte va au delà de l’assiette. Combien de limaces mortes dans les champs maraichers, combien de rongeurs dans les champs de blé. « On peut pas trop savoir, et il faut bien vivre, alors concentrons-nous sur ce qu’on peut voir, l’assiette ou la garde-robe, et faisons de notre mieux, c’est à dire aucun produit animal. Le veganisme est donc la meilleure méthode pour minimiser le nombre de tués ». Cet argumentaire bien rodé peut séduire, mais moi j’y vois une prémisse. La cause animale semble être prioritaire pour les vegans, mais ici il y a quand même des impondérables. Le vegan fait d’énormes efforts (je dirais sacrifice, car le veganisme doit être socialement dur à porter) mais dans certaines catégories, en excluant certaines autres. Ils sont imbattables en consommation, mais souvent cela s’arrête là.

J’ai interpellé les végétariens et vegans d’un forum francophone, pour leur dire ce qu’ils pensaient des limaces délibérément tuées par les maraichers (même bio), ou les rongeurs des champs de blé, ou par extension les vies qui ont disparues pour faire place nette à la civilisation (agriculture) industrielle (usine, ville, asphalte). Je n’ai reçu que des silences ou des critiques. Je venais faire mon malin, à pousser les végé à bout (dans le genre « si tu es seul dans le désert et que tu as ton chien et que tu crèves la dalle… »), alors que je mangeais allègrement mes bouts de cadavre pour mon plaisir gustatif.

Mais c’était une vraie question. Pourquoi si peu de vegans sont intéressés par la production. Ils s’y intéressent indirectement, en ne consommant qu’une partie du spectre alimentaire (ils ne contribuent pas à l’élevage industriel, et je les en félicite). Il s’intéressent au conditions d’élevages industriels au travers des vidéos sur internet. Mais concernant leur alimentation, c’est à peu près le néant. Alors que j’imagine qu’un vegan serait incollable sur la production de légumes, fruits, céréales, c’est tout le contraire. Certains ne savaient pas que l’on tuait les limaces en bio, j’imagine que la plupart ne sait pas qu’on peut utiliser du fumier d’élevage industriel en bio (après un temps de compostage minimum). Pourquoi les vegans, si promptes à se réunir, à l’action, à la revendication n’ont pas encore monté d’AMAP où la production serait vegane (pas de traction animale, pas de fertilisation animale, pas d’insecticide ?, pas de fongicide ?) ?

Qui cause le plus de morts, le vegan des villes qui mange bio ou le permaculteur des champs qui autoproduit ? Je ne dis pas, comme ça put être interprété par maladresse de ma part, que je suis mieux que les vegans (ça serait malvenu car mon autoproduction est quasi-nulle pour le moment). Mon point est tout autre, puisque je veux justement dire qu’il est très difficile de comparer différents mode de vie, et que les vegans sont d’une arrogance crasse quand ils prétendent être les seuls à manger « sans cruauté » ou « sans souffrance ». Pour certains, la souffrance d’un renard qu’on abat est insupportable, d’autant plus qu’on a détruit leurs espaces naturels, et qu’ils doivent donc se rapprocher des humains. J’ai délicatement fait remarquer que c’était facile d’être empathique envers les renards quand on n’en voit plus un seul, justement parce qu’on habite peut être un ancien habitat naturel du renard, recouvert de bitume. Tout ça pour dire que la forme de véganisme pratiquée actuellement est fortement contextualisée à : (a) des consommateurs et non des producteurs, (b) des urbains plus que des ruraux, (c) habitant dans une des plus puissantes nation industrielle, (d) dans une ère d’énergie abondante et de gaspillage sans précédent.

Quels sont les choix nécessaires, et ceux que l’on peut ne pas faire, sous prétexte qu’il faut bien vivre, et que c’est pas possible pour telle raison. Oui j’ai de la viande dans mon assiette, mais j’ai décidé d’arrêter d’être informaticien pour pouvoir être au maximum autosuffisant et contrôler ma nourriture, de telle façon qu’elle ne pollue, qu’elle colle au maximum à mon éthique (dans laquelle écraser des limaces est mal vue. Quel vegan peut me dire que mon mode de vie est plus destructeur que le sien ? Pourquoi ne pas déménager à la campagne et faire son potager, pour sauver toutes ces limaces ? Oui il y a des contraintes (boulot, famille), et ça se comprend, je ne veux pas que les vegans débarquent massivement à la campagne, juste qu’ils prennent conscience que la contextualisation est importante. Et qu’ils ne jugent pas ceux qui ont choisi une autre voie, pas inférieure, pas forcément supérieur, mais différente, parallèle, vers un même but. Pourquoi je ne serais pas considéré comme un vegan, puisque je tends à réduire le nombre de morts, de souffrance, de domination ? Je ne tiens pas à l’étiquette « vegan », mais je ne veux pas que le débat sur ces notions soit monopolisé par les vegans actuels. Si je tends à minimiser la mort et la souffrance, je peux facilement faire mieux en virant la viande de mon assiette me dira-t-on, mais non ce n’est pas si simple, mon système est imbriqué et l’élevage y joue une bonne part. ensuite je ne cherche pas à minimiser toutes les morts, juste à adapter mon alimentation à ma  morale. Et je ne trouve pas ça immoral de tuer des animaux pour les manger. Par contre je trouve ça immoral de tuer des animaux car ils ne cadrent pas avec nos priorités (je m’arrange avec ma morale pour le cas des moustiques …).

On m’a souvent dit que oui, à la limite mon système c’est bien joli, mais il faut regarder un peu la réalité en face. Les systèmes permacoles doivent se compter sur les doigts d’une main. Mais je pose la question aux vegans, ne voulez vous pas voir émerger cette forme de subsistance, qui a les mêmes aspirations, mais pas les mêmes chemins ? Si oui, il faudrait commencer à s’ouvrir à certaines alternatives où l’élevage est présent, sinon …

Troisième point, la souffrance. Je ne vais pas m’étendre la dessus, un élevage domestique ou à petite échelle peut très bien être sans souffrance ou presque. Nos poules ont une vie de rêve, elles pourraient très bien s’échapper par n’importe quel côté du terrain, mais festoient sur le compost, et gratte à droite à gauche. Elles sont nourries et logées, je leur ramasse des figues pourries. Le moment de la mort venue, ce sera très rapide et sans douleur. Un grand coup sur la tête, le noir, puis plus rien.

Tout ce pavé pour dire quoi ? C’est un appel aux vegans, pour qu’ils reconnaissent que d’autres formes, incluant l’élevage et la mort d’animaux peuvent se réclamer des mêmes aspirations que le veganisme, que le veganisme peut être une bonne réponse dans certains contextes mais pas le meilleur dans d’autres, et ne pas se leurrer sur leur propre impuissance tant qu’ils ne maitriserons pas directement ou indirectement la production de ce qu’ils consomment.

La viande, une extravagance sans gravité

MEAT, A Benign Extravagance est un livre écrit par Simon Fairlie, qui a le mérite de remettre certaines idées en place, et certains chiffres dans leur contexte.

Petit florilège des choses qui m’ont parues importantes, sur le mode « twitter » par manque de temps. Certains points vous sembleront peut être farfelues sans plus de détails, je vous invite à lire le livre que je recommande chaudement.

• Si le monde se mettait soudainement à un régime vegan, il n’y aurait pas plus de protéines disponibles. Cela vient du fait que dans les pays non industrialisés les animaux recyclent des denrées non comestibles (résidus de culture, déchets de préparation …). Source FAO (97).

• Les fameux 100 000 litres d’eau utilisés pour produire un kg de viande sont en fait l’eau de pluie qui tombe sur le champ où pousse le foin mangé par la vache.

• Un mode de culture permaculturel vegan peut subvenir aux besoins de 8 personnes sur un hectare de terre arable, alors que la version avec des animaux a besoin de 0,8 ha supplémentaires pour 7,5 personnes. Le régime vegan est donc deux fois plus efficace en terme de superficie.Cependant, l’agriculture vegan contient 64% de cultures annuelles (à opposer à pérennes) de plus que la culture omnivore. Les deux régimes nécessitent également autant de terres arables (c’est à dire que le régime vegan économise surtout des pâtures, qui ne peuvent pas forcément être utilisées pour faire pousser d’autres choses).

• Souvent « viande » = « Bœuf élevé aux USA nourri avec des céréales ou fourrages irrigués »

• Un élevage conduit de manière inefficiente et extravagante (c’est à dire des animaux nourris avec de la nourriture comestible aux humains) atteint les limites écologiques avant qu’il y ait une surpopulation humaine, et ainsi servir de tampon en évitant des conflits plus meurtriers.

• La marché des céréales pour la consommation humaine est très rigide, alors que l’élevage permet de rajouter un débouché en cas de surplus. La consommation de viande est très élastique, et sert donc de « banque » permettant de stocker les surplus de grains, et de faire face aux pénuries. Le fermier peut semer avec confiance des céréales, sachant qu’il y aura toujours un débouché, quelque soit le résultat.

• Si l’on considère un élevage qui ne monopolise pas les ressources disponibles pour les humains,  nourri avec les déchets des transformations alimentaires, les résidus de culture, la nourriture jetée, les déchets d’abattoirs et les patures, on obtient entre 1/3 et 2/3 de la production mondiale en terme de volume. Si l’on prend la moitié, cela revient à à peu près 20 kg de viande et 40 kg de fromage pour chaque personne et par an. Si on prend en compte les surplus de production de céréales les bonnes années, cela ajoute 10-15 kg.  Pour information la moyenne française de consommation annuelle est autour des 100 kg.

Plaidoyer pour l’élevage

Ce texte poursuit les réflexions de l’article La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète, qui prenait le contrepied des arguments végétariens, et de l’article Pourquoi je suis omnivore, qui décrivait les arguments d’un régime (paléo-)omnivore.

Dans cet article, j’aimerais aborder la place de l’élevage dans une gestion agricole durable. Bien évidemment, je ne parle pas d’élevage industriel, et la suite de l’article devrait lever toute ambiguïté possible.

Tout d’abord, avant de faire des choix, il faut savoir contre quoi et pour quoi on se bat. Personnellement, je veux me battre contre l’effondrement écologique d’origine anthropique —  la perte de fertilité des sols; la pollution de l’eau, de l’air et de la terre; la disparition des espèces et des individus végétaux et animaux; le dérèglement climatique. Je veux concevoir et/ou populariser des modes de vies qui n’aggravent pas ces problèmes, et qui soient une partie de leurs solutions.

Parmi les principes de la permaculture, il y en a un qui stipule que « le problème est la solution », c’est à dire qu’il est plus intelligent de tirer partie d’une situation que de la combattre de front. Pour à peu près tout le monde, l’élevage industriel est un énorme problème notamment par la place qu’il occupe en superficie de terre arable. Si l’on pouvait rendre l’élevage durable, ne serait-ce pas possible d’améliorer énormément de choses avec peu de changements ?

J. Russel Smith, auteur de Tree Crops : A Permanent Agriculture, a été un  inspirateur de Bill Mollison (le terme « perma–culture » vient probablement de ce livre). Le combat de Smith se porte sur l’érosion des terres américaines qui servent à l’agriculture d’annuelles (coton, maïs). Pour lui, la solution est d’éviter les labours et donc d’utiliser des arbres. Mais l’espace américain est vaste, et une plantation massive d’arbres fruitiers va se heurter rapidement à un problème de « marché ». Comment faire pour que ces terres ne soient plus labourées ? Il faut une végétation permanente et il faut que les agriculteurs aient une raison de le faire (c’est à dire qu’ils puissent vivre de leurs terres et de leur travail). Smith propose alors de convertir les champs de maïs, qui sont destinés au bétail, en vergers fourragers. En effet les animaux permettent de contourner les limites économiques (saturation du marché rapide) et énergétiques (il faut une main-d’œuvre élevée pour ramasser les fruits, alors que les animaux récoltent eux-même leur nourriture). Sans compter que la logistique reste la même pour abattage, la conservation, la vente, etc., des animaux.

Le génie de cette solution, et qu’elle pourrait avoir un impact très rapide sur une grande partie du territoire, qu’elle ne fait pas appel à de grands changements sociétaux (comme un véganisme généralisé), et qu’elle ne requiert pas une révolution technique dans les fermes. En clair, c’est une solution pragmatique, qui s’adresse autant aux agriculteurs (qui sont les propriétaires des terres, et qui sont le moteur de changement sur ces vastes espaces, et dont la survie financière doit être préservée) qu’aux « écologistes ».

Bien sûr, on pourrait aussi se dire qu’une solution valable serait de passer à un régime vegan, de récupérer les terres ainsi dégagées, et de les rendre sauvage. Tout d’abord je voudrais insister sur la probabilité que cette seconde option se passe, par rapport à la première. Il faut une révolution alimentaire (surtout au pays du bacon et des hamburgers) et agraire. Pour le côté pragmatique, on repassera. Et nous n’avons pas forcément le temps d’attendre. Et comme le constate Smith, la culture du maïs est destructrice, et une fois la fertilité du sol évaporée, il faut faire des perfusions d’engrais minéraux. Une dépendance dont il faudrait mieux faire le deuil rapidement.

Les feuilles et les fruits du mûriers sont consommées par les cochons.

Le mûrier est un arbre formidable. Comme le note Smith, il est peu cher car facile à propager; il est facile à transplanter; il pousse rapidement; la mise à fruit est rapide; le fruit est riche en nutriments; l’arbre produit de manière régulière dans un large panel de conditions pédologiques et environnementales; il produit des fruits pendant une longue saison; l’arbre porte des fruits dans toutes les zones de sa frondaison, même celles qui sont ombragées; il peut produire même après avoir souffert du gel, la même année; le bois du tronc peut être utilisé pour des poteaux ou de la chauffe; il a peu ou pas de ravageurs et ne nécessite donc pas de traitements; le mûrier a été cultivé depuis longtemps, donc l’absence de ravageurs est plus due aux caractéristiques de l’arbre qu’à un état relativement sauvage.
C’est une source de nourriture qui fait rêvée, mais qui est accessible à peu d’occidentaux car cet arbre est le contraire d’un arbre adapté à la commercialisation (longue période de maturité, fruits qui tombent au sol, très salissants, peu de conservation, …). Par contre, elle est tout à fait adaptée à l’élevage des cochons. D’après les témoignages rapportés par de nombreux éleveurs (le livre a été écrit avant les années 50), un seul mûrier peut nourrir un porc pendant la saison de maturité des fruits, c’est à dire deux à trois mois d’été (soit 60 à 90 jours; pour donner une idée, la période d’abattage minimale en label rouge et AB étant de 180 jours) ! Si l’on rajoute aux avantages déjà cités, le fait que les mûres sont comestibles (ce qui permet une réorientation du fruit vers les humains lors d’un épisode de famine), qu’elles sont aussi consommées avidement par la volaille (possibilité d’élevage complémentaire), que les fruits tombent tout seuls (aucun frais de récolte, de transformation, de stockage), que les feuilles peuvent servir de fourrage à d’autres animaux domestiques et qu’elles tombent tardivement et pratiquement en quelques jours (ce qui facilite la récolte et offre un fourrage d’hiver) … on se rend compte du potentiel énorme d’un élevage utilisant peu d’énergie, de machinerie et de main d’œuvre.

C’est pour moi le principal avantage de l’élevage. Il est très difficile d’avoir un système qui à la fois se base sur des espèces pérennes (plantes vivaces, buissons, arbres, lianes…), demandent peu de main-d’œuvre, et pas de grosse machinerie. Les fruits et les noix demandent soit une énorme main-d’œuvre (principalement  pour la récolte), soit une machinerie (pour ramasser de manière automatique les noix et noisettes, par exemple) qui imposent des contraintes (rangées bien droites, sol rasé …).

l'"Air Potato", Dioscorea bulbifera

Bien sûr le mûrier ne peut pas nourrir à lui seul les porcs, mais il existe d’autres arbres fourragers. Smith cite le chêne, le châtaigner, le kaki qui eux aussi donnent des fruits consommés avidement par les porcs, et qui tombent tout seuls. Il y a bien d’autres systèmes à inventer. Les porcs fouissent à la recherche de tubercules. On peut leur apporter cette nourriture en plantant des pommes de terres, des topinambours, des patates douces dans leur enclos. Apparemment ils les replantent d’eux même en oubliant des petits bouts.Si ce n’est pas le cas, il suffira d’en planter dans des espaces protégés par des clôtures, pour qu’ils s’étendent chaque année à la portée des porcs, en suivant le principe du « sanctuaire« . En lisant le livre d’Eric Toensmeier, Perennial Vegetables: From Artichokes to Zuiki Taro, dans lequel il aborde le cas intéressant de l’hoffe (Dioscorea bulbifera) — peut être l’unique tubercule que l’on peut prélever sans perturber le sol —  j’ai pensé que cette plante pouvait servir de nourriture aux porcs. Elle combine plusieurs avantages : c’est une tubercule, donc elle est bien adaptée aux porcs; il s’agit d’une liane, donc qui produit vite et qui peut utiliser le support d’arbres déjà présents, et donc les rendre « productifs »; les tubercules tombent toutes seules à maturité, comme les mûres; la liane peut être protégée par une clôture, pérennisant la production sans autre intervention; la période de maturité est importante, 4 à 5 mois; le porc n’a pas à fouisser pour la manger, ce qui peut préserver le terrain de trop grandes perturbations. J’ai soumis l’idée à Eric Toensmeier, qui l’a trouvée pertinente, peut être une piste. Bref, je pense qu’élever des animaux de manière vraiment écologique est possible (par là, je n’entend pas qu’il y ait le moins d’impacts négatifs, mais que l’élevage permette d’améliorer la santé écologique des milieux, et la vie des populations alentours).

Bien sûr, je suis un néo-rural qui n’a pas encore mis la main à la pâte du cochon, donc je ne peux pas dire qu’élever des animaux est facile. Je devrais l’apprendre moi même, à l’échelle domestique ou en conseillant des agriculteurs sur les pratiques permacoles. Mais ce que je voulais faire passer comme message avec ce billet, c’est que la prochaine fois que vous entendrez parler de l’élevage comme d’une activité destructrice, j’aimerai que vous pensiez à un beau et grand mûrier, sous la chaleur d’un soleil d’été, et d’un cochon et de volaille se baladant insoucieusement sous son ombre, consommant les fruits juteux et sucrés tombant au sol. Alors, oui, battons-nous contre l’élevage industriel, contre l’élevage hors-sol, contre les maltraitances. Mais aussi, battons-nous contre les simplifications qui voudraient faire passer l’élevage comme une activité nuisible socialement et écologiquement, au risque de perdre un élément essentiel d’un futur soutenable. Et battons-nous pour la mise en place de systèmes permacoles, pour les végétaux et les animaux.

En changeant l’élevage, on peut à la fois offrir des solutions immédiates et applicables à grande échelle, dans le cadre de notre société industrielle (personnellement, je vois plus l’Aveyron couverte d’arbres fruitiers-fourragers que végane); mais aussi préparer l’avenir grâce à des systèmes permacoles d’auto-suffisance à petite échelle.

PS: bientôt, si j’ai les permissions de diffuser les images, je raconterais notre participation à l’abattage et/ou la découpe/transformation d’un cochon et d’une volaille.

La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète

Coup de gueule contre l’association végétarienne de France

Ça y est, je suis énervé.  En pleine recherche sur la façon de produire les ω3 nécessaires à notre organisme de manière permaculturelle, je tombe sur une page de l’association végétarienne de France consacrée aux ω3, et comble de la bonne fois, je me dis que je vais la lire car j’ai plutôt confiance en la connaissance des végétariens sur la façon d’obtenir ce qui leur faut nutritionnellement parlant.

Petite mise en contexte, je cherche les sources d’ω3 essentiels qui sont l’ALA, la DHA et l’EPA. Pour faire simple et un peu faux (mais ce sera rectifié dans la suite de l’article), les ALA se trouvent dans les végétaux, et les DHA et EPA (ω3 longues chaînes) dans les produits animaux d’origine marine.

Et là, c’est le drame. Je pensais tomber sur une page sur la nutrition concernant les végétariens, et il s’agit en fait tout autant d’une propagande pro-végétarienne / anti-omnivore. Extraits :

Que doit faire un végétarien ?
Il est illusoire de chercher des oméga-3 à longue chaîne, EPA et DHA, dans les sous-produits animaux. De façon naturelle, les produits laitiers n’en contiennent pas et un œuf de 50 g ne contient que 2 mg de DHA (il faudrait 60 œufs par jour pour atteindre l’apport recommandé).

Cette affirmation est soit fausse, soit mal formulée. En effet il existe des sous-produits animaux enrichis en ω3 (l’article en parle ensuite). La phrase est donc trompeuse, il faut lire « […] dans les sous-produits animaux non supplémentés en alimentation riche en ALA ». Ce qui n’est pas la même chose …

Je trouve ensuite l’exemple des 60 œufs parlant mais pas très judicieux. En effet tout le point de cet article est de dire qu’il suffit d’un apport suffisant en ALA d’origine végétale pour combler ses besoins en DHA et EPA. Dans ce cas, le fait que les oeufs contiennent un peu de DHA ne fait pas de mal, on ne demande pas aux œufs de remplir tous les besoins en ω3, et le colza, les noix et le lin (sources d’ALA) ne sont pas réservés aux végétariens.

La parade trouvée par l’industrie agro-alimentaire est d’enrichir les aliments pour animaux… en DHA d’origine marine, soit extraits des algues, soit concentrés dans des huiles de poisson. Ceci permet de retrouver du DHA dans les produits laitiers, au prix d’une perte énergétique considérable, à cause des étapes animales. Malgré cela, pour satisfaire la demande en produits animaux, cette voie est un sujet de recherche actuel et de nombreuses études sont publiées sur cette question.

Personnellement, je ne trouve pas que ce soit une « parade », dont la connotation n’est pas anodine dans un tel texte.

Le texte est incomplet car l’industrie utilise bien de la DHA (et EPA) d’origine marine (huile de poisson), mais aussi de l’ALA d’origine végétale (le lin donné à la volaille par exemple). Le texte mentionne le lait, qui est effectivement un très mauvais convertisseur d’ω3 (une suplémentation en lin n’augmente pas la teneur en DHA et EPA, et triple la teneur en ALA1), mais non pas à cause des « étapes animales », mais du caractère polygastrique de la vache. Les œufs ont mystérieusement disparus, alors qu’ils représentent le meilleur taux de conversion des ALA en ω3 longues chaînes : une supplémentation en lin de l’ordre de 5% donne des oeufs contenant 50 mg de DHA (l’EPA est quasi nulle), voir 200 mg de DHA pour 3 à 6% de l’alimentation en huile de poisson2. On en vient à respectivement 2,5  et 1 œuf pour combler les besoins journaliers en DHA (sans prendre en compte les autres sources …).

Pour revenir sur « l’étape animale » qui produit une « perte énergétique considérable » (argument classique), l’association végétarienne propose de combler les besoins en DHA et EPA par synthèse des ALA, soit … une « étape animale », obligatoire mais supportée dans un cas par les animaux domestiques, dans l’autre par les humains. Match nul.

Peut-on se fier au seul ALA ?
Si l’apport en oméga-3 est assuré à partir du seul ALA, la question se pose de savoir à quel taux il est converti dans l’organisme en acides gras à longue chaîne. Or, on trouve souvent mention du fait que le taux de conversion d’ALA en EPA/DHA est faible (quelques %), et cela soutient par voie de conséquence le discours sur la nécessité de consommer du poisson…
Quelques études apportent néanmoins un éclairage nouveau sur cette question, montrant que la conversion ALA – EPA/DHA est affectée par la quantité d’oméga-6 présents dans l’alimentation[4].

Passons sur le fait que les « quelques études » ne donnent lieu qu’à une citation, sans le titre de la publication.

Or, l’alimentation occidentale moyenne est surchargée en oméga-6 (l’autre catégorie d’acides gras essentiels), présents dans les huiles de tournesol ou de maïs, les aliments industriels, les viandes, œufs et produits laitiers, avec un rapport oméga-6/oméga-3 supérieur à 10 en moyenne en France[5], alors qu’il devrait se rapprocher de 1…Pour des études effectuées sur la population générale, il n’est donc pas étonnant que le taux de conversion ALA – EPA/DHA pose problème.

Par contre, une étude récente comparant des végétariens à des mangeurs de poissons a montré un taux de conversion supérieur de 22% chez les végétariens[6] (par rapport au groupe des mangeurs de poisson), ce qui ne peut guère étonner étant donné que la répartition des acides gras consommés est meilleure chez les végétariens.En conclusion, on peut se fier au seul apport en ALA dans la mesure où l’on privilégie une alimentation végétale, où l’on évite les produits industriels, et où l’on favorise les bonnes sources en oméga-3.

C’est là que j’ai commencé à être fin ennervé. Reprenons les arguments (ou ce qu’ils laissent supposer) de ce passage et des précédents : (a) le taux de conversion des ALA vers DHA et EPA est faible, (b) cela viendrait notamment d’une trop forte consommation d’ω6 (c) les végétariens ont une bien meilleure conversion des ALA que les mangeurs de poissons, (d) donc les végétariens peuvent se contenter des ALA, (e) les végétariens ont une bien meilleure conversion que la « population générale  » (déduit de (a) et (c)).

(a) Effectivement, selon un article3 qui cite des sources scientifiques (et en attendant que je trouve d’autres sources) les chiffres sont d’une efficacité de 4% pour la conversion de ALA vers DHA (25 parts d’ALA sont converties en une part de DHA), et monte à 12% pour la conversion d’ALA vers DHA+EPA (je ne sais pas trop ce que ça singifie). Une autre étude citée par l’article fait état d’une moins bonne efficacité (0.1% et 0.4% respectivement !).

(b) On consomme donc trop d’ω6, rien à redire.

(c) L’article cité en question n’a toujours pas de titre. Ce qui est génant pour chercher la référence … et encore plus gênant quand on tombe dessus. Je cite le titre de l’article, en ajoutant l’emphase : « Estimated conversion of α-linolenic acid to long chain n-3 polyunsaturated fatty acids is greater than expected in non fish-eating vegetarians and non fish-eating meat-eaters than in fish-eaters« . Les végétariens ne seraient donc pas une catégorie extraordinaire que l’association végétarienne voudrait nous faire croire ? Je n’ai pas les chiffres des augmentations respectives car je n’ai pas pu récupérer l’article, mais un minimum de rigueur scientifique aurait du inciter l’association végétarienne à citer ce fait et les chiffres associés. En l’absence de l’article, je m’avancerai même à une théorie : les mangeurs de poissons ont moins besoins de synthétiser de la DHA et de l’EPA, ils ont donc un moins grand besoin de cette synthèse, évolutivement parlant. Sans parler qu’une augmentation de 22% sur une efficacité de 4%, cela fait moins de 5% … (je vous laisse faire la calcul pour le chiffre de 0.1% …).

(e) 5% ou moins d’efficacité pour sythétiser l’ALA en DHA, est-ce suffisant pour qu’un végétarien se nourrisse uniquement d’ALA ? Rien n’est moins sûr … en tout cas vu la variation qu’il peut y avoir entre individus, je me méfierais de ces bons conseils si j’étais végétarien. Il existe des algues marines qui contiennent de la DHA et de l’EPA, je pense que c’est une solution plus sûre.

Assurer ses apports
On peut donc maintenant dire que 2 g d’ALA/jour sont suffisants pour assurer les apports en oméga-3. Une étude de septembre 2008 a montré qu’une supplémentation de moins de 2 g d’ALA « était suffisante pour accroitre significativement le contenu des globules rouges du sang en ALA, EPA et DHA » et que « la quantité d’ALA nécessaire pour obtenir cet effet est facilement atteignable dans la population générale par de simples modifications diététiques »[7].

Attention, il s’agit de 2 g pour obtenir des DHA et EPA par conversion, il faut rajouter les ALA dont notre corps à besoin (donc 4g en tout).
Je veux bien les lumières d’une personne du milieu, mais personnellement je ne déduis pas la même chose de l’étude citée (disponible ici). L’article parle d’une augmentation « significative », ce qui ne veut pas dire « grande » et encore moins « suffisante », mais seulement qu’elle est mesurable de manière significative (c’est à dire assez supérieur pour que l’on en déduise que c’est bien la prise d’ALA qui a provoqué une augmentation, et non pas une marge d’erreur). Sur les graphiques, ont voit bien que les groupes qui ont pris des suppléments d’huile de lien sont un peu au dessus du groupe contrôle, mais bien en dessous du groupe qui a pris des suppléments à base d’huile de poisson. Est-ce que cette hausse « significative » et néanmoins pas très impressionante signifie que les groupes ont pu synthétiser assez de DHA et d’EPA ? Aux végétariens de voir s’ils misent leur santé sur l’interprétation d’un terme.

Pour conclure, je trouve que cet article est loin d’être satisfaisant : sa crédibilité scientifique est mise en doute, ce qui est quelque chose de grave pour un article traitant de nutrition et qui peut avoir une incidence sur la santé des personnes qui adoptent ses préconisations. Il s’agit plus d’un article visant à orienter les personnes qui lisent l’article vers le végétarisme, ce qui est hors de propos pour un tel article.

Pourtant, on peut faire des articles complets sur la nutrition végétarienne/végétalienne, tout en gardant une impartialité scientifique, c’est à dire en présentant les avantages et les inconvénients de certains choix. A ce titre je recommande le blog Végébon.

 

Références

  1. La vérité sur les oméga-3,  Jean-Marie Bourre, p. 232.
  2. Omega-3 Fatty Acids in Metabolism, Health, and Nutrition and for Modified Animal Product Foods, D. L. Palmquist, Professional Animal Scientist 2009 25:207-249
  3. Conversion Efficiency of ALA to DHA in Humans.

Les racines de l’intelligence végétale

Les plantes se comportent de façons étonnamment intelligentes: combattant des prédateurs, maximisant les opportunités de trouver de la nourriture … Mais pouvons nous imaginer qu’elle possèdent une sorte d’intelligence propre ? Le botaniste Italien Stefano Mancuso nous présente des preuves déroutantes. (sous-titrage en français disponible).

 

Pourquoi je suis omnivore

Cet article complète l’article La viande, l’élevage et l’avenir de l’Homme et de la planète, dans lequel je donnais ma vision des arguments végétariens. Il reprend des éléments qui ont surgi lors d’une conversation houleuse qui a duré des semaines (des mois ?) sur un forum végétarien.

Chasseur-cueilleur de la tribu des Hadza, Tanzanie.

Tout d’abord, je tiens à clarifier ce que j’entends par le terme « omnivore ». En effet ce terme a été phagocyté par le débat « végétariens contre non-végétariens », si bien que dans la conscience collective il se place dans le même contexte que « notre » végétarisme — pays industrialisés, populations urbaines — mais il diffère de ce dernier par la consommation de viande (et la non consommation de bizarreries comme les graines germées, les algues, le seïtan, le tofu, etc.).

Or le terme « omnivore » a un sens bien particulier en biologie. Il définit le régime alimentaire d’animaux qui consomment une grande diversité d’aliments. L’espèce Homo est une espèce omnivore, et mon omnivorisme se rapporte au régime alimentaire de l’animal humain. Et ce régime alimentaire est bien évidemment celui avec lequel a évolué notre espèce, c’est à dire une alimentation faite de plantes, de fruits, de noix, de viandes, d’œufs, de poissons, de crustacés. Et c’est également une alimentation dépourvue de céréales, de légumineuses, de sucres, d’alcool, et de substances de synthèses. Le régime omnivore est pour moi un régime alimentaire de type paléolithique ou ancestral (j’en reparlerai plus longuement dans un futur article).

Mon opposition avec les végétariens — mais surtout les végétaliens — se place donc sur deux gros points : la consommation d’animaux et de produits animaux, et le rejet du couple céréales/légumineuses.

Ceci étant dit, voici mes arguments pour l’omnivorisme, sous une forme assez analogue à celle des arguments pour le végétarisme.

Pour la santé

Je pense que personne ira critiquer le régime alimentaire des ours, des salamandres ou des condors. Il semble évident que ces espèces ont une alimentation optimale, garantie par les principes de l’évolution. De même, on peut raisonnablement penser que l’espèce humaine a trouvé son alimentation optimale depuis qu’elle a dû descendre des arbres et des singes d’Afrique, il y a 7 ou 8 millions d’années.

Cet argument de principe est étayé par des études ethnologiques et archéologiques, qui montrent une nette diminution de tous les indicateurs de santé lors du passage à l’agriculture il y a 10 000 ans1. Une étude détaillée de la valeur alimentaire du blé — la culture emblématique et essentielle de notre civilisation — corrobore ce résultat2.

Si on revient sur la vision biologique de l’omnivorisme, ce régime alimentaire est une formidable opportunité du point de vue évolutif, puisqu’il nous permet de manger une grande variété d’aliments. Mais il s’accompagne aussi d’un inconvénient, c’est celui d’être dépendant d’un grand nombre de produits alimentaires différents pour combler nos besoins physiologiques. Manger un régime adapté à notre espèce permet d’éviter des carences potentielles. A ce sujet, le sempiternel débat sur les carences en vitamine B12 chez les végétaliens est révélateur. Malgré une lecture assidue sur le sujet, je ne suis toujours pas en mesure de répondre clairement : il y aurait de la B12 dans le levures, mais peut-être pas; notre colon génèrerait de la B12, mais trop bas pour être assimilée; les analyses de végétaliens ne montreraient aucune carence, mais ces chiffres pourraient être faussés par la consommation d’algues … bref personnellement je préfère ne pas m’en remettre au hasard ou aux arguments de blogs concernant l’obtention de mes vitamines …

Pour l’environnement

Un fait qui n’est pas souvent évoqué est que les animaux vivent dans — et font partie d’ — écosystèmes matures, c’est à dire dominés par des espèces vivaces. La seule espèce contenant des spécimens qui vivent en grande majorité d’une alimentation basée sur des espèces annuelles est l’humain, depuis l’invention de l’agriculture.

L’élevage de n’importe quel animal , s’il est pensé correctement, peut être conduit sur des systèmes de plantes vivaces. Bien sûr tout l’enjeu de l’élevage industriel a été de baser les méthodes de production sur des systèmes annuels (les céréales et les oléagineux). D’ailleurs personnellement je ne pense pas que c’est l’élevage qui absorbe les céréales, mais que les animaux sont juste un débouché de plus pour ces dernières, à côté des carburants, du sucre, du carton ou de la colle (c’est fou ce qu’on peut faire avec du maïs, entre autre). Il faut bien comprendre que les céréales — blé en Europe, maïs aux Amériques, riz en Asie– ont façonné le monde politiquement, socialement, écologiquement, idéologiquement depuis dix millénaires.

L’élevage peut donc être mené dans des systèmes matures, contrairement aux céréales qui par définition demandent des milieux instables (le milieu naturel des céréales étant les plaines alluviales recevant de grosses perturbations et une grande fertilité lors des crues, tout comme dans nos champs). Les ancêtres des cochons et des poules vivaient dans des forêts, et nous pourrions donc recréer des forêts orientées vers la production de fourrage pour leurs descendants domestiqués (et en parallèle de nourriture pour nous, en plus des animaux eux-mêmes). Cela permettrait même à la forêt (ou une sorte de forêt, qui serait une forêt d’un point de vue écologique, mais dont les espèces auraient été changées) de regagner de l’espace sur nos monocultures plates de céréales et de légumineuses. Les vaches quant à elles peuvent être élevées sur des prairies permanentes.

Pour la faim dans le monde (enfin, contre)

Mon omnivorisme n’a pas prétention à sauver le monde de la faim. Je voudrais cependant préciser que la consommation d’une vache bien élevée n’ôte pas le pain de la bouche des africains, puisque cette dernière consomme de l’herbe, et non pas du blé, du maïs et du soja.

Mais l’omnivorisme pourrait aider les populations qui ont faim. Plutôt que leur envoyer des céréales de l’autre bout du monde — ce qui est la solution choisie par les végétariens qui avancent l’argument de la faim dans le monde –, l’élevage pourrait aider les populations locales à restaurer leurs écosystèmes, et donc leur capacité à les nourrir. Si on superpose la carte de la faim dans le monde, et la carte des biomes terrestres, on s’aperçoit que la zone la plus exposée se situe en Afrique, sur une région dont le biome est la savane. Or qu’est ce qu’une savane ? une zone dominée par les herbes et les grands troupeaux d’herbivores. En utilisant l’Holistic Management, une méthode d’élevage intégrée qui simule le comportement naturel des grands troupeaux — forte densité et mouvement pour échapper aux prédateurs — les éleveurs améliorent le sol et y stockent du carbone3.

Par éthique

Je ne pense pas que l’humain soit supérieur aux autres animaux. Le végétarisme, paradoxalement, me semble être une éthique anthropocentrée. Le principe est le suivant : il est mal de manger des animaux car ces dernier ressentent de la douleur ou des émotions — comme nous. Cependant, je ne pense pas que les végétariens (ayant un minimum de bon sens) condamnent les loups, les ours ou les fourmis pour leur consommation de viande. Ce à quoi les végétariens rétorquent que nous avons une conscience, et que puisque l’agriculture nous donne le choix de nous nourrir sans consommer d’animaux, il devient immoral d’en tuer. On arrive donc au paradoxe suivant : les végétariens refusent l’argument suivant lequel on peut manger d’autres animaux car nous serions supérieurs, mais eux-mêmes refusent de manger de la viande car l’Homme serait supérieur.
Ma position éthique est que l’on peut manger d’autres animaux, justement parce que l’humain est un animal — omnivore — comme les autres, et qu’il est aussi normal pour un humain de manger du poisson que pour un ours. Il n’y a pas de relation de domination dans le fait de manger un autre animal, mais une relation écologique proie/prédateur. La domination peut éventuellement se cacher dans la domestication (animale ou végétale), mais c’est un problème qui n’est pas relié avec le fait de manger ou non de la viande.

Contrairement à l’éthique végétarienne qui se base sur l’individu ou l’espèce — la vache qui part à l’abattoir ou telle espèce qui aurait ou non un système nerveux — mon éthique se base sur des écosystèmes. C’est à dire sur les interrelations fonctionnelles entre les différents constituants d’un système naturel — les membres de la biocénose et du biotope. En copiant les dynamiques des écosystèmes, comme cherche à le faire la permaculture, on construit des systèmes diversifiés, résilients, autonomes et efficaces.

L’efficacité d’un régime végétarien en termes environnementaux se base souvent sur la superficie pour nourrir une certaine quantité de personnes. Mais cette vision, qui a le mérite d’être pragmatique, montre à quel point le végétarisme est ancré dans notre contexte culturel actuel. La superficie en terme d’efficacité ne fait sens uniquement parce que nous sommes trop nombreux, et que nous avons ou allons atteindre les limites de notre expansion, en terme de terres arables disponibles. Plutôt que de nous questionner sur la place de l’humain en tant qu’animal parmi les autres êtres vivants ou non vivant, le végétarisme nous dit que la situation n’est pas anormale et que nous pourrions nourrir 6 voire 9 milliards d’humains. Ce qui au passage montre de nouveau que la végétarisme est centré sur l’humain — je n’ai jamais entendu quelqu’un qui proposait que les terres, céréalières ou non, sauvées de l’élevage soient transformées en réserves, mais seulement qu’elles permettent de nourrir plus d’humains.
Pour en revenir à la superficie, personne ne va prendre la superficie pour juger de l’efficacité de la stratégie d’alimentation du lion ou du papillon. L’efficacité d’un régime alimentaire, c’est une efficacité au regard de l’évolution. C’est donc le ratio entre l’énergie que l’on obtient d’une stratégie de subsistance, et l’énergie qu’elle requiert. Attention, cela n’a rien à voir avec le ratio de conversion énergétique (le fameux 1kg de protéines animales = 10kg de protéines végétales), qui n’est qu’une reformulation de l’argument de superficie. Même si un animal domestique « perd » de l’énergie pour se nourrir ou se maintenir à température constante, cette énergie n’est pas comptabilisée dans le bilan énergétique. En clair, si on tue et qu’on mange une vache, le retour sur investissement sera l’énergie apportée par la viande de la vache, divisée par la dépense énergétique pour tuer (et élever) la vache, mais pas le potentiel énergétique de l’herbe consommée par la vache (qui est de toute façon nul pour les humains).

Mon éthique se base donc sur la recherche d’un mode de subsistance soutenable, qui se base sur une alimentation ancestrale, et un mode de production permaculturel. Car notre problème principal n’est pas que nous utilisons trop de surface pour nourrir une personne, mais que nous avons une stratégie alimentaire qui n’est tout simplement pas efficace d’un point de vue évolutionniste : trop d’énergie utilisée, trop de systèmes annuels, pas assez de diversification, etc.

Conclusion

Comme Lierre Keith, je pense que la seule chose qui me sépare des végétaliens est l’information. L’argumentaire végétalien semble au premier abord très complet : écologie, justice sociale, éthique, etc. J’ai d’ailleurs été tenté d’y croire. Mais, lorsqu’à travers la permaculture j’ai appris certaines choses dans les domaines de l’écologie, de l’éthologie, de l’anthropologie et de l’agriculture, je me suis aperçu que le cadre de pensée du végétalisme était la société industrielle et non pas l’animal humain. Et il me semble que c’est par le concept d’animal humain que nous arriverons à développer une société post-industrielle épanouissante et soutenable. Epanouissante car le monde non humain aura retrouvé sa place parmi nous, et soutenable car nous aurons retrouvé notre place parmi le monde non-humain.

La réflexion se poursuit dans l’articlePlaidoyer pour l’élevage.

PS: je parle plus particulièrement du végétalisme car je pense que le végétalisme et l’omnivorisme sont antagonistes (par exemple il y a fort à parier qu’un végétalien sera contre l’élevage). Je vois dans le végétalisme une forte contradiction, puisque les céréales sont souvent un point essentiel de ce régime, et que leur culture nécessite soit du fumier (issu donc de l’exploitation animale) soit des engrais de synthèse (et je n’y vois aucune justification éthique). En revanche, le végétarisme peut être adapté pour être en grande partie compatible avec l’omnivorisme (l’élevage est autorisé, l’absorption de produits animaux permet de se passer des céréales — en définitive la seule différence non négociable est de ne pas manger les animaux élevés, ce qui représente juste une grosse perte d’efficacité).

PS 2: Pour ceux qui se demandent si le choix de la photo a pour but de choquer ou de provoquer, je dirai que j’ai choisi cette image car (a) je la trouve belle, (b) je respecte les peuples de chasseurs-cueilleurs, (c) je la trouve saisissante, et même si je trouve légitime de prendre la vie d’un animal pour s’en nourrir, l’acte ne sera jamais anodin, (d) elle illustre le biome de la savane dont j’ai parlé.

Notes & Références

  1. Biological changes in human populations with agriculture, CS Larsen. Annual Review of Anthropology 1995. 24:185-213.
  2. Cereal grains: humanity’s double-edged sword., Lorain Cordain. World Review on Nutritional Diet. 1999;84:19-73.
  3. ‘Holistic grazing’ wins sustainable practice award, SciDev (juillet 2010).