Éloge de la mauvaise herbe

Genêt scorpion

Genêt scorpion

L’été dernier, nous sommes allés camper dans un vieux mas construit par mon grand père, au milieu d’un terrain planté d’amandier et d’oliviers, laissés en repos depuis peut être une décennie. La majorité du terrain est envahie de ronces et de genêts scorpion (je ne suis pas très sûr). Quelques grands chênes ombragent le petit mas perdu au milieu d’une atmosphère étouffante de ces jours caniculaires d’août. Non loin du mas, quelques chênes pas plus hauts qu’un mètre sont perdus parmi la végétation épineuse des genêts.
Que pouvaient faire ces pauvres chênes chétifs face à la forêt de genêts qui dépassaient les 2m de hauteur ? La compétition pour la lumière et l’eau devait être terrible. N’écoutant que mon courage, j’ai entrepris de dégager les quelques chênes de ses envahisseurs. Avec un peu de recul, je me demande si j’ai bien fait.

Le genêt scorpion (Genista scorpius) fait partie de la famille des fabacées, il est donc un fixateur d’azote atmosphérique. Il pousse donc sur des sols pauvres qu’il améliore, au bénéfice du chêne. Ses épines le protègent des attaques des animaux, notamment des chèvres et des moutons, protection offerte au chêne qui pousse sous le couvert de ces épines. L’ombre qu’il apporte au chêne protège ce dernier des chauds étés du Midi.

Qui croit encore que le genêt est l’ennemi du chêne ?


Cette leçon, apprise à mes dépens (ou plutôt celui des chênes, j’espère qu’ils n’auront pas trop souffert de ma folie d’ingérence), illustre bien un des principes de la permaculture : comprendre avant d’agir. Une bonne compréhension théorique et appliquée des processus naturels permet de ne pas entreprendre d’actions au mieux inutiles, au pire nuisibles.

Dans les régions tempérées, la végétation climacique –c’est à dire la végétation vers laquelle tendent les écosystèmes s’ils sont laissés à eux mêmes, et n’ont pas étaient irrémédiablement détruits– tend vers une forêt de caduques, typiquement de chênes dans cette région. D’ailleurs il existe un petit bois de chênes jouxtant la parcelle, où cèpes et girolles pointent le bout de leur nez de temps en temps. La forêt est l’écosystème le plus stable, c’est la meilleure stratégie de conservation de la matière organique, qui serait soumise à l’érosion lors des pluies. Lorsque cette stratégie optimale est perturbée, que ce soit naturellement (chute d’un arbre, feu, …) ou artificiellement (chantiers, agriculture, …), une autre stratégie d’urgence doit être appliquée, pour empêcher le sol de s’éroder en attendant la mise en place de la forêt.

Cette stratégie d’urgence est mise en oeuvre par ce que l’on appelle les mauvaises herbes, les plantes envahissantes ou indésirables. Ces espèces pionnières ont plusieurs caractéristiques, nécessaires à leur rôle :

  • une expansion rapide (grosses production de graines, rhizomes traçants, etc.) pour pouvoir coloniser le sol rapidement, enfin de fournir une couverture du sol limitant l’érosion par le vent et l’eau ;
  • des besoins réduits pour pouvoir coloniser les terrains perturbés. Généralement ces plantes peuvent pousser sur des terrains pauvres, pollués, tassés ;
  • une nature héliophile (c’est à dire s’épanouissant au soleil), car le soleil est synonyme de perturbation, et ces plantes doivent laisser place aux plantes suivantes dans la succession qui doit amener à la forêt.

Ce sont ces caractéristiques « agressives » de « conquérantes », primordiales à leur rôle écologique, qui font de ces plantes des redoutables adversaires de nos productions agricoles si peu intégrées dans les écosystèmes naturels. Lorsque l’on coupe la forêt pour planter, lorsqu’on tasse la terre avec des machines et des labours, lorsqu’on détruit la micro-faune du sol et qu’on laisse le sol à nu, les « mauvaises herbes » occupent seulement leur niche écologique, celle des sols perturbés.

Or loin d’être nuisibles, ces plantes sont des indicateurs précieux et un pansement naturel qui contrecarre les effets nuisibles de nos pratiques. Les sols pauvres sont colonisés par des plantes qui peuvent fixer l’azote atmosphérique, qui retourne au sol lorsque la plante meurt. Les mauvaises herbes qui poussent dans des sols compactés permettent de les décompacter grâce à leur puissant système racinaire. Le genêt qui pousse sur le terrain de mon grand père et qui ne peut être mangé par les chèvres est une plante caractéristique des terrains sur-paturés. De plus, elles sont utiles de bien d’autres façons : comestibles, mellifères, etc.

Nous devons changer notre regard sur les mauvaises herbes. Comme le dit David Holmgren, les mauvaises herbes sont définies comme des plantes qui ne sont pas à leur place, c’est à dire qui poussent là où nous ne voulons pas, ce qui ne dit rien à propos de ces plantes, mais beaucoup à propos de nous-mêmes.

Pour finir, deux articles sur le sujet,  » Permaculture : Designing for cultivating ecosystems » de David Holmgren et « tous ensemble, éradiquons l’ambroisie » du Sens de l’humus.

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11 commentaires

  1. La terre nue évolue en prairie puis en « prairie armée » qui protège les jeunes arbres des prédateurs.

    Tes chênes vont être boostés par tout l’azote relâché par tes genêts !

  2. Imago: Certes, mais je me demande si la meilleure solution n’était pas de tailler légèrement les genêts pour qu’ils liberent de l’azote, mais tout en les préservant assez pour ne pas les détruire pour qu’ils continuent à améliorer le sol, et pour garder leur protection contre les animaux et le soleil.

  3. En même temps ils vont repousser les genêts non ? D’autant qu’on a coupé seulement à un mètre autour des chênes …

  4. Zelda: j’imagine qu’ils repousseront oui, mais reste à savoir si entre temps les chênes n’auront pas soufferts de l’absence de protection.

  5. Tailler les genêts, oui c’est ce qu’il faut faire, le feuillage donne du mulch pour les arbres et dans le sous-sol les racines « orphelines » libèrent leur azote.

    Je ne sais pas comment est configuré le terrain ni combien de chênes (ou d’autres arbres) il y a, mais je taillerais juste ce qu’il faut pour faire des chemins, et libérer juste ce qu’il faut d’espace autour des arbres en croissance.

  6. @zelda: je pense qu’en coupant un mètre autour vous avez fait juste. « Juste ce qu’il faut » c’est l’espace pour permettre à l’arbre de pousser (le chêne n’aime pas forcer le passage) et vous permettre à vous de tourner autour.

    Vous pouvez aussi jeter un oeil sur le documentaire « establishing a food forest »
    http://www.a-tube.ch/video/13/establishing-a-food-forest

  7. « to understand a system, you need to perturb it »

    C’est ce que reproche le groupe oblomoff (ou d’autres…) à la méthode scientifique…

    En Corse, Fabien coupe les cystes et autre plantes de maquis, pour laisser pousser les chênes.
    En laissant les cystes secs, il y a risque chaque été de tout voir flamber et recommencer régulièrement à zéro…enfin, il expliquera mieux que moi.

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