villes en transition

Être permaculteur

Définir ce qu’est un permaculteur permet d’enrichir la compréhension que l’on a de la permaculture, puisque par définition, un permaculteur fait de la permaculture.

La permaculture s’est concentrée à l’origine sur la gestion, l’entretien et la restauration des terres et de la nature. Cette approche (de même que la naissance de la permaculture) est due à de multiples facteurs caractéristiques de l’Australie —aux niveaux géologique, climatique, historique, politique et économique— et a amené la permaculture à se focaliser sur les systèmes agricoles en vue de fournir de la nourriture, de l’énergie ou des matériaux pour les besoins locaux des populations. Cette représentation occupe une large part des bouquins de permaculture (surtout les plus anciens) et la figure dominante du permaculteur dans nos esprits devient celle du propriétaire terrien, paysan informel, qui fait son potager, élève des animaux et creuse des retenues d’eau au tractopelle. Cependant cela ne concerne qu’une petite fraction des domaines d’application de la permaculture, comme en témoigne la fleur de la permaculture imaginée par David Holmgren.

Il est évident que l’Australie et la vieille Europe se ressemblent peu en terme d’occupation du territoire. Peu de gens possèdent des terres, et les populations sont concentrées dans les villes (la population française est à plus des trois quarts urbaine*). La permaculture serait-elle réservée à une minorité de privilégiés ?

Peut-on gagner sa vie en tant que permaculteur ? — Cette question revient souvent et démontre la vision commune du permaculteur : un fermier atypique, dont la condition d’agriculteur et les méthodes étranges ne lui permettent pas de vivre. Or on peut être facteur, instituteur ou plombier permaculteur* !

L’apport de la permaculture dans la conception des systèmes agricoles est inestimable, et sera une pièce majeure d’une société durable. À ce titre, le Designer’s Manual est un livre important, car il montre l’étendue de l’application des principes de design permacoles. La citation qui servira d’élargissement à cette réflexion en est d’ailleurs tirée :

Nous pouvons aussi prendre part à la production de nourriture. Cela ne veut pas dire que nous devons tous faire pousser nos propres pommes de terre, mais cela peut signifier que nous allons les acheter directement à une personne qui fait déjà pousser des patates de manière responsable. En fait, il serait probablement préférable d’organiser localement une coopérative d’achat aux producteurs plutôt que de faire pousser des pommes de terre.

Un permaculteur n’est pas un crocodile dundee capable de tout produire lui-même, mais une personne qui veille à ce que tous ses besoins soient satisfaits tout en respectant l’éthique de la permaculture (ce qui revient à dire qu’ils proviennent de systèmes conçus en permaculture). On peut classer les stratégies pour combler ses besoins en plusieurs niveaux :

Zones et secteurs — Les concepts de zones et secteurs permettent de voir l’application d’outils de conception aux différents niveaux cités. Ces outils sont un guide pour le placement d’éléments suivant l’attention qu’ils nécessitent ou la fréquence d’usage (de 1 très intensif, à 5 sauvage) et les énergies extérieures au site (vents, bruits, soleil …).
Au niveau 1, il suffit de regarder n’importe quel livre de permaculture, pour savoir à quelle zone correspond une production (z1: légumes, z2: volaille et fruitiers, z3: céréales, z4: pâtures et arbres, z5: zone naturelle). Les secteurs guident également le placement, pour se protéger ou utiliser le vent (dévier le froid, faciliter la pollinisation), éviter les risques d’incendies (lors du placement des pins pignons), etc.

Au niveau 2, on modifie l’échelle des zones et les secteurs d’influence. Pour la nourriture, on peut estimer que la zone 1 devient la ville (les légumes sont produits sur les balcons, toits, jardins partagés), la zone 2 les zones périurbaines (volailles, fruitiers dans les zones pavillonnaires), la zone 3 les campagnes environnantes (fermes produisant des céréales et des tubercules), etc. Les secteurs peuvent être délimités par les pollutions induites par les usines, les zones inhabitées (zones d’activités, commerciales), le relief, etc.
Aux niveaux 3&4, les zones et secteurs deviennent plus conceptuels. Les secteurs peuvent représenter les thèmes (alimentation, santé) ou les acteurs (individuels, communautaires, politiques, économiques)*. Les zones représentent une distance arbitraire, par exemple z1: à distance de marche, z2: de vélo, z3 de transport en commun, z4: de voiture, z5: d’avion*.

Les outils de conception ne sont pas limités aux systèmes agricoles, et peuvent servir à l’édification de sociétés permacoles. Rob Hopkins a d’ailleurs organisé les initiatives de transition  en utilisant les principes de conception d’Holmgren*.
  1. l’autoproduction,
    ou plus généralement la réappropriation de savoirs ou de techniques généralement délégués. Il s’agit ici de concevoir des systèmes en permaculture directs (c’est sur la mise en place de tels systèmes que se concentrent les bouquins de permaculture). Par exemple produire sa nourriture ou réparer son vélo.
  2. l’achat responsable,
    ou, au delà de la transaction marchande, le fait de se procurer (par l’achat, l’échange, le troc, le don) de quoi combler ses besoins. Par exemple rejoindre une AMAP, un SEL, une coopérative d’achats pour obtenir de la nourriture, une réparation ou d’autres choses par des filières locales, écologiques, sociales. Il s’agit ici de s’assurer que les systèmes comblant nos besoins soient conçus en permaculture. Le système AMAP peut être considéré comme permaculturel au niveau de son organisation, mais le système agricole sous-jacent est rarement en permaculture, même si l’organisation en AMAP a des effets positifs (comme par exemple la collecte des ordures vertes qui sont retournées aux champs).
  3. la mise en place de structures,
    s’il n’existe pas de structure permettant la mise en place de systèmes permaculturels pour remplir un besoin identifié, il faut alors en envisager la création. AMAP, SEL, autopartage, université populaire sont des structures connues permettant de combler des besoins. On peut aussi se servir des principes de conception pour les rendre plus efficaces (par exemple créer une coopérative d’achat sur le lieu d’une école primaire permettant aux parents d’acheter des produits pour les jeunes enfants).
  4. la mise en place d’une pépinière de projets,
    on ne peut pas être au four à bois et au moulin à farine, alors la meilleure solution ne serait-elle pas de créer les conditions pour que le four et le moulin puissent être créés par des groupes de personnes qui en ont le besoin (soit du moulin, soit de la farine qu’il produit) ? Par exemple, une salle de projection ou de réunion permet de sensibiliser sur une multitude de sujets et d’organiser toutes sortes d’initiatives. Un système de financement permaculturel* permet d’aider l’installation de projets. On peut aussi ranger dans cette catégorie une réflexion de l’organisation de systèmes permaculturels à l’échelle d’une biorégion : que faut-il au niveau niveau régional pour combler nos besoins d’énergie, de nourriture, de santé, etc. et comment faire pour que ces structures se créent ?

Et ceci est précisément l’objet des villes en transition : mettre en place une dynamique pour la définition des besoins d’une communauté, et les moyens permaculturels de parvenir à la création des structures les comblant. Le « transitionneur » est donc un permaculteur ! La différence avec le permaculteur « de terrain » est qu’il utilise les principes de conceptions aux niveaux 3 et 4 plutôt qu’au premier niveau (cf. encadré « Zones et secteurs »).

Organisation sociale des alternatives

Voici les formes d’organisation sociale de différents types d’alternatives qui nous sont proposées, que j’appellerai « associations (supra)nationales structurées », « actions individuelles », « organisations collectives réactives » et « organisations collectives inclusives ».

Associations (supra)nationales structurées

Les associations (supra)nationales structurées s’inscrivent dans un cadre d’organisation plus général que je nommerai « top-bottom », c’est à dire qui commence d’en haut pour se propager vers la base. L’emblème de ce type d’organisation est chez nous la démocratie représentative, où dans les faits les décisions viennent des élites (via la législation, les réglementations, la fiscalité, …) pour se répercuter sur le peuple. Ces associations ajoutent un autre maillon à cette chaîne, en servant d’organisations de lobbying auprès du gouvernement.

Dans les faits, une telle association (Greenpeace par exemple), lance des campagnes vers le grand public. Ce dernier est appelé à « participer » en donnant de l’argent ou en signant des pétitions. Greenpeace peut ensuite faire des actions de lobbying soit directement auprès du gouvernement, soit indirectement en sensibilisant le grand public avec des actions spectaculaires. Le but est que le gouvernement adopte certaines lois, pour faire changer le comportement de la société.

On voit dans ce cadre d’organisation que l’initiative ne vient jamais de la communauté et que les sollicitations de cette dernière se font surtout au niveau individuel (pétitions, lois). Ce n’est pas la communauté qui définit les projets.

Associations écologistes (type Greenpeace)

Associations (supra)nationales structurées (type Greenpeace)

Actions individuelles

Les actions individuelles se distinguent par le manque d’organisation sociale, puisque elles se déroulent au niveau atomique qu’est le niveau individuel. Elles peuvent être plus ou moins engageantes, qu’il s’agisse de petits gestes quotidiens comme éteindre les lumières et couper l’eau pendant le brossage des dents, à un profond changement de comportement comme la simplicité volontaire qui peut être également philosophique ou spirituel. Les actions individuelles concernent la sphère privée, mais la communauté étant composée d’individus, les comportements personnels peuvent influer sur la société (par exemple les choix de consommation influent sur l’offre).

Actions individuelles (type simplicité volontaire)

Actions individuelles (type simplicité volontaire)

Organisations collectives réactives

Les organisations collectives réactives sont des personnes de la communauté qui se rassemblent autour de divergences vis à vis du courant principal de la société. C’est par exemple le cas des collectifs décroissance constitués dans différentes villes. Il y existe souvent une dualisation de la société, avec d’un côté les personnes partageant les mêmes valeurs, les services publics, les écoles, les associations etc., et de l’autre le gouvernement et les entreprises, qui se basent sur un modèle politique et économique (capitalisme, libéralisme, croissance) combattu. Il en résulte une confrontation entre ces organisations et les structures dominantes, qui passent par des manifestations, des actions de désobéissance civile (déboulonneurs, inspections civiles de centrales nucléaires, …), des boycotts, etc., mais aussi d’actions visant à proposer des alternatives (AMAP, SEL, coopératives d’achats …). À cause de cette composante d’affrontement, ces collectifs ne rassemblent pas la partie de la communauté qui ne partage pas leur vision, car ils sont considérés trop radicaux ou extrémistes.

Organisations collectives réactives (type décroissance)

Organisations collectives réactives (type décroissance)

Organisations collectives inclusives

Les organisations collectives inclusives, dont le représentant emblématique est la mouvement des villes en transition, partagent avec les organisations réactives le fait de s’adresser aux communautés. Elles s’adressent à la communauté dans son ensemble, c’est à dire autant aux personnes, qu’aux entreprises, aux instances politiques, aux associations. Le but est que tout le monde participe et apporte sa pierre (sous forme de savoirs, de capitaux, d’infrastructures, etc.). Pour expliquer les différences entre ces deux types d’organisations collectives, on peut assimiler les réactives à de la boxe et les inclusives à de l’aïkido. Dans le premier sport, on utilise sa force pour se confronter à la force de l’autre (grèves, pétitions, etc.), dans le second, on utilise la force (les atouts) de l’autre en la canalisant vers une action positive. Cette vision est directement issue de la permaculture, qui préconise de ne pas se battre contre la nature, mais d’imiter ses structures et de canaliser la formidable force de la vie. Toute la difficulté est d’observer et de comprendre la psychologie de l’autre, de voir les atouts, et de trouver une façon de canaliser une énergie destructrice en actes positifs, même si l’on voudrait avant tout supprimer directement la nuisance. Une illustration de cette pensée, empruntée à Kristen, concerne le lobbying du secteur des agrocarburants. Plutôt que de lutter frontalement contre ce lobby puissant, ne pourrait-on pas canaliser sa force non plus vers une utilisation néfaste (produire du pétrole pour pouvoir le gaspiller dans des utilisations futiles) vers une utilisation augmentant la résilience (phyto-isolation avec du chanvre, par exemple) ? Cet exemple n’est pas forcément des plus pertinents à l’échelle des communautés, et évidemment il n’est pas miracle (puisqu’il ne s’attaque pas aux méthodes de production elles-mêmes), mais l’état d’esprit est réellement là.

Organisations collectives inclusives (type initiatives de transition)

Organisations collectives inclusives (type initiatives de transition)

Évidemment l’inclusion a aussi ses limites : que faire si un projet d’hypermarché voit le jour dans notre voisinage ? Ne faudrait t-il pas le combattre, au risque de créer une barrière avec les personnes qui sont pour le projet (élus politiques, agriculteurs, …) ? Le mouvement doit-il être à la fois inclusif et réactif ?

Susciter un enthousiasme général, dans lequel tout le monde pense pouvoir apporter sa pierre, telle semble être la clef du succès du mouvement en transition, mais les obstacles peuvent être nombreux, et inclure tout le monde nécessite beaucoup de finesse et de diplomatie, si tant est que l’inclusion puisse être totale.

De quoi parlent les villes en transition

Voici une visualisation du « Transition Handbook » sous forme de nuage arboré. La taille de la police correspond au nombre d’occurrences (par exemple « energy » est souvent utilisé), la distance le degré de co-occurrence (par exemple « town » et « totnes » sont souvent utilisés ensemble), et la couleur la localisation des mots (rouge en début de livre, bleu à la fin, et violet au milieu ou tout au long du livre).

Transition Handbook Tag CloudOn peut facilement voir que les villes en transition parlent d’énergie, de pic pétrolier et de changement climatique, et sont très centrées sur la relocalisation de la production alimentaire, sur les personnes et les communautés.

Étonnamment, le concept de résilience, très central aux initiatives de transition, est assez peu évoqué et de manière très ponctuelle dans le livre.

Résilience et soutenabilité

La résilience est un concept fondamental des villes en transition, et bien qu’important pour nos sociétés, il est très peu mis en avant par les autres mouvements écologistes, qui lui préfèrent celui de soutenabilité (ou durabilité). Je vais essayer dans ce billet d’explorer les différences entre ces deux approches, en partant de l’étude systémique d’un précédent article sur les systèmes agricoles.

Pour une définition de la notion de résilience, on peut se référer au chapitre 3 du Transition Handbook :

En écologie, le terme résilience fait référence à la capacité d’un écosystème à s’adapter à des évènements (chocs) extérieurs et des changements imposés. Walker et ses collaborateurs la définissent comme «la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction.»
Dans le contexte des communautés humaines, il renvoie à leur capacité de ne pas disparaître ou se désorganiser au premier signe d’une pénurie par exemple de pétrole ou de produits alimentaires mais, au contraire, de répondre à ces crises en s’adaptant.

On peut voir dans la résilience la philosophie sous-jacente de la permaculture. En effet la permaculture vise à établir des sociétés humaines et des systèmes agricoles basés sur des systèmes naturels. On peut faire le parallèle entre les sociétés occidentales et les champs de blé d’un côté, et les sociétés permaculturelles visées par les initiatitives de transition et les forêts de l’autre. Les premiers nécessitent beaucoup d’énergie, une gestion constante, sont très peu résistants aux chocs, etc. Les seconds sont résilients, remplissant les principales caractéristiques de cette notion : la diversité des éléments (nombreux types de plantes et d’insectes de la forêt, nombreux artisans, paysans, etc.) et de leurs connexions, la modularité dans leurs interactions (cycle fermé de la forêt, nouvelles relations entre personnes de la communauté, comme dans les AMAP ou les SEL), et la capacité accrue de réponse aux rétro-actions (plantes pionnières opportunistes, conséquences ressenties immédiatement au niveau local grâce à la relocalisation).

Rob Hopkins distingue bien la résilience de la soutenabilité :

Le concept de résilience est différent de celui de soutenabilité qui est plus fréquemment utilisé. Une communauté peut, par exemple, faire campagne en faveur du recyclage des plastiques en proposant d’organiser des collectes de tous les plastiques industriels et domestiques en vue de les recycler. Bien que certainement bénéfique pour l’environnement dans sa globalité, une telle mesure n’ajoute pratiquement rien en terme de résilience pour la communauté en question. Peut-être qu’une meilleure solution (à côté de celle tout aussi nécessaire de produire moins de déchets plastiques), serait de développer d’autres utilisations de ces déchets plastiques nécessitant des procédés minimalistes comme, par exemple, la production de blocs de construction compacts ou de matériaux d’isolation à usage local. Simplement collecter les déchets et les envoyer ailleurs, ne renforce pas la position de la communauté ni sa capacité à répondre d’une manière créative aux changements et autres évènements (chocs).

Pour représenter la différence entre résilience et soutenabilité, je vais m’inspirer d’un article sur l’analyse des systèmes agricoles, dans lequel je considérais les sorties non utilisées d’un système comme une pollution (par exemple les tonnes de déjections non utilisées des hangars à poulets qui polluent les nappes phréatiques), et les besoins d’un système fournis de manière non naturelle comme énergivores (par exemple la production, le transport et le conditionnement de la nourriture des poulets élevés en batterie).

Lorsque l’on passe du champ agricole à la société, les systèmes changent également d’échelle, et les systèmes agricoles deviennent des systèmes divers, aussi bien financiers que sociaux ou culturels.

On peut par exemple prendre comme système une entreprise commercialisant du lait. Si cette entreprise achète son lait sur un « marché du lait » qui regroupe les provinces d’une région du pays, et livre ses produits dans des emballages plastiques, elle est vulnérable à une quantité d’événements qu’elle ne maîtrise pas (politique agricole, cours mondial du lait, cours du pétrole …), d’où un manque de résilience. De plus les emballages ne seront peut être pas recyclés, ce qui induit une pollution (de plus le recyclage consomme de l’énergie, est n’est donc pas neutre). Si l’entreprise décide de remplacer ses emballages en plastique par du verre, et met en place une filière de réutilisation de ceux-ci, elle devient plus soutenable, car moins de pollution est crée. Si elle décide de s’approvisionner chez des agriculteurs locaux, rassemblés en une coopérative de production ou via des contrats liant l’agriculteur à l’entreprise (type AMAP), alors l’entreprise gagne en résilience. Si l’entreprise décide de consigner ses bouteilles de verre pour les réutiliser, elle gagne non seulement en soutenabilité mais également en résilience (ses besoins en emballage sont comblés localement, par une filière très sécurisée, puisque les bouteilles sont déjà crées).

On peut dire que la résilience s’attache aux entrées des systèmes, car les systèmes sont dépendants de leurs besoins et donc vulnérables vis-à-vis d’eux en cas de choc. La soutenabilité concerne les sorties des systèmes : les conséquences environnementales, sociales, etc. qu’ils génèrent. La figure ci-dessous résume ces différences.

Différence entre résilience et soutenabilité d'un système S.

Différence entre résilience et soutenabilité d'un système S (ex: entreprise laitière). Les flèches en pointillés représentent des besoins ou productions non significatives pour l'étude du système considéré. Le grand cercle représente l'entité en transition considérée (ex: ville et périphérie, etc.)

Bien sûr la résilience et la soutenabilité sont plus complexes que cela. Pour la résilience par exemple, on peut l’augmenter en diversifiant ses sources d’approvisionnement (différents interlocuteurs, différentes régions), ses types d’approvisionnement (différents types de produits remplissant un même besoin), en s’approvisionnant localement, en autoproduisant …

Cette étude systémique permet de différencier les deux concepts suivant plusieurs axes qui en sont dérivés :

Résilience Soutenabilité
Analyse systémique Entrée des systèmes Sortie de systèmes
Champ d’étude principal Énergie Pollution
Crise emblématique Pic pétrolier Dérèglement climatique
Échelle géographique Locale Globale
Échelle temporelle Court et moyen termes Moyen et long termes
Indicateurs Indicateurs de résilience1 Empreinte écologique, rejet CO2

[1] : Tiré du Transition Handbook, pages 174-175 : le pourcentage de nourriture consommée ayant été produite à proximité, la part de terrain consacrée au parking par rapport à celle consacrée aux cultures vivrières, le pourcentage d’habitants sachant cultiver au moins dix légumes, le pourcentage de médicaments utilisés qui ont été produits à proximité, etc.

Pourquoi la transition a besoin de tout le monde

Deux des particularités du mouvement des villes en transition sont qu’il s’adresse à la communauté, plutôt que de mobiliser les gens sur des petits gestes simples ou de les déresponsabiliser en donnant priorité aux politiques, et qu’il est le plus inclusif possible. Dans ce billet je vais dire pourquoi je pense que tout le monde est concerné, et que la mobilisation doit se faire à toutes les échelles.

Les enfants vont vivre presque entièrement dans un monde d’énergie déclinante, il est urgent de les associer au processus de transition, car il prendront la relève à un moment clef (conséquences du changement climatique). Les adultes forment le gros des troupes, et sont aux postes décisionnels. Ils sont issus des 30 glorieuses, où les choses se sont emballées, il est donc important d’un point de vue éthique qu’ils participent à la transition. Les personnes âgées sont une source de connaissance car elles ont connu un monde consommant moins d’énergie, et elles ont vécu des périodes de guerres riches en enseignement.

Les riches sont ceux qui consomment le plus « par tête ». Ils fixent également la norme sociale vers laquelle tendent les classes inférieures, qui les prennent comme modèle. La classe moyenne est la classe qui consomme le plus (contrairement au moyen-âge où c’était la classe la plus pauvre des paysans). Les pauvres sont les premiers à bénéficier d’une transition, car ce sont eux qui ont le moins accès aux sources financières ou énergétiques.

Les individus peuvent faire preuve de sobriété ou simplicité volontaire, dans les petits gestes du quotidien. La communauté définit les choix de société et pratique l’entraide. Les politiques peuvent protéger et encourager les choix de la communauté en jouant sur la réglementation et la fiscalité. Enfin les acteurs du domaine (industriels, artisans, …) peuvent améliorer l’efficacité des « produits » ou mettre en œuvre les manières alternatives de pratiquer leur domaine d’activité.

Individus Communautés Politiques Acteurs du domaine
Alimentation Consommation éthique et écologique (locale, de saison, bio, plus végétarienne) AMAP, coopératives d’achat Aide à l’installation de jeunes agriculteurs, obligation pour les cantines de servir des produits biologiques Coopérative de production, conversion agriculture biologique
Transport Marche à pied, vélo, … Ateliers de réparation, initiations, pedibus Service de location de vélo, aménagements urbains, offre de transports en commun, limitations de vitesse Voitures plus légères, vélos électriques
Habitat Maisons moins grandes, isolation, récupération d’eau de pluie, … Chantiers participatifs, visites de maisons témoins Plan d’urbanisme, déductions fiscales Construction écologique, création de matières isolantes locales
Santé Hygiène de vie Entraide, liens entre voisins, avec les personnes âgées … Espaces verts, hôpitaux de proximité Médecines douces
Éducation Éducation parentale Université populaire, cours de lectures pour adultes, apprentissage du français Crèches, écoles Pédagogies alternatives
Finance Désendettement, placements éthiques Monnaies locales, systèmes d’échanges locaux, permaculture financière Réglementations (paradis fiscaux, …) Banques éthiques
Déchets Réduction, réutilisation, recyclage, toilettes sèches Recycleries, composts de quartier Unité de méthanisation, collecte des différents types de déchets, taxe sur le poids des déchets Moins d’emballages, produits basés sur le recyclage

(tableau non exhaustif)

Un pays montre l’exemple

Dans son « Living Planet Report » de 2006, le WWF dresse un état des lieux de la soutenabilité des pays. Un pays est considéré comme « soutenable » si son indice de développement humain est supérieur ou égal à la valeur considérée comme un « haut état de développement humain », et si son empreinte écologique par habitant ne dépasse pas la capacité biologique moyenne mondiale par habitant. On peut critiquer l’approche qui consiste à chiffrer des notions difficilement quantifiables (bonheur, écosystèmes, …), mais je trouve que l’approche a le mérite de fournir une vision facilement compréhensible.

Malheureusement, un seul pays parvient à rassembler ces deux critères. Tous les autres pays accaparent plus que leur part (empreinte écologique trop forte), ou vivent dans la « pauvreté » (indice de développement humain trop bas).

Devinez-vous de quel pays il s’agit ?

Graphique de soutenabilité des pays. Cliquez pour agrandir.

Soutenabilité des pays. "Living Planet Report", WWF, 2006. p.19. Cliquez pour agrandir.

Il s’agit tout simplement de la république de Cuba.

Cuba est un pays singulier. En 1959, Fidel Castro, a la tête d’une armée, renverse la dictature de Batista. Suite à une détérioration des liens entre Cuba et les États-Unis résultant de nationalisations dans l’île, ces derniers tentent une invasion en 61 puis imposent un embargo — toujours en vigueur — depuis 1962. Cuba se met alors sous la protection de l’empire soviétique, dont il tire un pétrole bon marché en échange de canne à sucre, ainsi que la plupart de ces biens de consommation.

Suite à l’effondrement de l’URSS, Cuba se retrouve sans marché exportateur, sans pétrole, et toujours soumis à un embargo de la part des États-Unis. Va alors s’ensuivre la « période spéciale« , (chute de 35% du PIB) pendant laquelle le pays va se réorganiser dans l’urgence. Il a fallu repenser l’agriculture qui utilisait des tracteurs et des pesticides sur des cultures d’exportation, pour une agriculture vivrière demandant plus de main d’oeuvre. Il a fallu réorganiser les transports, en reconvertissant les poids lourds en transports publics, en réhabilitant le covoiturage et la bicyclette, …

Cuba nous montre la voie d’une descente énergétique gérée admirablement à la fois au niveau individuel (autoproduction, utilisation des bicyclettes, etc.), national (privatisation de grandes fermes collectives pour que les gens se réapproprient leurs moyens de production, législation protégeant les plus faibles …), et communautaire (entre aide envers les personnes agée, dons aux écoles …).

Il n’est pas étonnant que Cuba soit une sorte d’exemple pour le mouvement des villes en transition, d’autant plus que des permaculteurs australiens sont allés prêter main forte aux cubains lors de la période spéciale, pour apporter les principes et les techniques de la permaculture à cette société en pleine mutation. L’idéologie socialiste (vibrante parmi la population) alliée à l’éthique permaculturelle (dont le niveau d’influence reste cependant inconnu), a permis à ce petit bout de terre immergé, qui a comme voisin hostile la plus grande puissance du monde, de se développer humainement dans un contexte de pénurie énergétique.

Tous ces changements sont relatés dans l’excellent documentaire, « Power of Community : How Cuba Survived Peak Oil » (Voir une traduction française d’un article sur le documentaire).

La permaculture, fondation du mouvement des villes en transition

Cet article est la traduction d’un extrait du Transition Handbook (librement disponible, pour une future version collective), dans lequel Rob Hopkins parle des liens entre la permaculture et les villes en transition. Plus que la dualité ville/campagne, la différence d’approche entre les deux concepts semble être le choix d’une stratégie d’isolation ou de transformation vis à vis du courant mainstream de nos sociétés.

Rob Hopkins

Rob Hopkins

La permaculture est un des principaux fondements du concept de Transition. La permaculture est quelque chose de notoirement difficile à expliquer en une seule phrase: elle résiste à une définition improvisée qui permettrait de se faire une idée précise. La permaculture est par essence un système de conception (design) pour la création d’habitats humains soutenables. En concevant la transition que nos villages et nos communautés devront inévitablement entreprendre, nous avons besoin d’un modèle de conception avec lequel nous pouvons assembler ses divers composants — social, économique, culturel et technique — de la manière la plus efficace possible. La permaculture peut être vue  comme un ensemble de fondements éthiques sur lesquels se base le travail des Transitions, et comme une colle pour assembler tous les éléments d’habitats post pic pétrolier. La raison pour laquelle les gens avec une formation en permaculture ont tendance à saisir le concept de Transition avant tout le monde est qu’il est basé sur des principes de la permaculture. J’ai passé les dix dernières années à enseigner la permaculture, et son éthique et ses principes ont souvent été à la base de mes réflexions.

La permaculture a été définie dans les années 70, au moment de la première crise pétrolière, comme une « agriculture soutenable » (permanent agriculture), passant des plantes annuelles et de la monoculture à des systèmes multi-étagés utilisant des arbres et des plantes pérennes productives et utiles.

Son application aux systèmes agricoles a rapidement été élargie, car il devenait clair qu’une nourriture soutenable ne pouvait être isolée d’une multitude d’autres éléments qui font une société — l’économie, la construction, l’énergie, etc. Le terme « permaculture » est devenu depuis la contraction de permanent culture, s’attachant à la création de cultures durables. Son premier exposé minutieux, le livre «Permaculture: a Designer’s Manual» de Bill Mollison était en fait un manuel pour réparer la Terre, un travail étonnamment vaste, ambitieux et encyclopédique qui offrait au lecteur une boite à outils pour la restauration de la planète. Pendant les cinquante année suivantes, la permaculture a été perçue par beaucoup — au moins dans le psyché de la culture dominante, et malgré le fait qu’elle fut à l’origine ou qu’elle inspira des milliers de projets dans le monde — comme une méthode bizarre de jardinage utilisant des pneus de voiture et d’obscures plantes que probablement personne ne voudrait avoir pour le souper.

En 2004, David Holmgren, co-inventeur du concept, publia le livre «Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability», qui redessina la permaculture comme une science de conception radicale, et redéfinit les principes de la permaculture comme les principes nécessaires à un monde post pic pétrolier. Quand je découvris le pic pétrolier, ma première réponse fut instinctivement d’utiliser les principes de la permaculture pour définir une réponse. Je fus frappé de voir que le mouvement que j’affectionnais et dont je faisais partie était toujours à un tel  stade embryonnaire concernant sa proéminence dans la conscience nationale, ainsi que de la nécessité pour sa compréhension d’initier une transformation sociale de masse,  que nous avions besoin d’un énorme démarrage. J’ai commencé à me demander le pourquoi de cette situation. Et puis je suis tombé sur un excellent et perspicace article de Eric Stewart, dans lequel il a écrit :

Il me semble que la permaculture contient deux types d’impulsions : l’une consiste à s’éloigner du courant mainstream, l’autre consiste à travailler à la transformation de la société. Bien qu’on puisse considérer que l’éloignement du courant mainstream est une action qui transforme la société, je pense qu’il y a un déséquilibre dans la manifestation culturelle de la permaculture qui a favorisé l’isolation au détriment de l’interaction. Le changement culturel dont nous avons besoin nécessite d’augmenter l’interaction pour augmenter la disponibilité des ressources offertes par la permaculture.

Pour moi, ce texte met le doigt où il faut. La permaculture est un mouvement qui offre, comme redéfini par Holmgren, le système de conception et la base philosophique d’une société post pic pétrolier, tout en étant, selon Stewart, coupable de se maintenir à distance d’une telle société. Le pic pétrolier est pour moi un appel aux ébénistes et aux fabricants de chaises dans leurs bois, aux maraîchers et aux pépiniéristes près de leurs routes brumeuses de campagne, et aux installateur d’éoliennes individuelles sur leurs montagnes venteuses, de ramener toutes leurs compétences merveilleuses accumulées, l’intuition qu’ils ont obtenu par des années de pratique et de contemplation, là où la majeur partie de la population commence à réaliser que les choses ne vont pas bien. C’est un appel à apprendre de nouvelles méthodes de communication avec le plus grand nombre, et dans une éthique de service, de chercher à impliquer les autres à une échelle sans précédent.

L’approche de la Transition est une approche dans laquelle, je l’espère, les principes de la permaculture sont implicites, et non explicites. C’est ma tentative pour contourner le fait que la permaculture est un concept très compliqué à expliquer à une personne rencontrée dans un bar qui vous demande ce que ça signifie, si vous n’avez pas de tableau et de marqueurs et une quinzaine de minutes pour dessiner des poules, des mares et des serres. Les principes de la permaculture, étant définis pour diffuser les concepts de la permaculture au plus grand nombre, en les présentant comme fondamentaux pour toute réponse à une descente énergétique, sont à la base de cette approche. Le concept de Transition est d’une certaine manière plus facile à expliquer, laissant plus de temps pour d’autres conversations. C’est pourquoi, si vous avez une connaissance en permaculture, les principes des Transitions vous sembleront familiers.